mizubayashi langue
 
La très rare histoire autobiographique que ce livre nous raconte est celle d'un jeune Japonais tombé amoureux de la langue française et décidé à y consacrer sa vie. Le succès sera au bout du chemin, puisqu'il fait de cette langue qui n'est pas la sienne un vecteur privilégié de sa découverte du monde et, à dire vrai, de la découverte d'une part de lui-même. Il est aussi devenu professeur d'université au Japon et écrit dans notre langue. Le livre est son carnet de voyage en "étrangéité", rude épreuve de vocabulaire, de grammaire, de prononciation, mais aussi et peut-être surtout de sens, tant les mots, porteurs de concepts propres à chaque civilisation, sont ravis de vous trahir quand on ose les traduire. Une belle découverte.
 
Cette ascèse, car c'en est une, relève de causes assez difficiles à comprendre, dont celles données dans le roman, pas très convaincantes. Une telle attitude n'est-elle pas toujours le résultat d'une inspiration aux causes multiples ? Comme toute ascèse, elle plonge l'auteur peu à peu dans un univers de pensées, de sons, de concepts dont la logique va l'éloigner de ses propres origines. Il reconnaît perdre sa qualité de Japonais sans pour autant devenir tout à fait l'homme nouveau qu'il veut construire. Situation dérangeante, mais dont il semble avoir surmonté l'étrangeté dans sa vie personnelle.
 
Ce récit permet de comprendre pourquoi une langue étrangère peut difficilement devenir aussi naturelle qu'une langue d'origine à celui qui s'efforce de la maîtriser, quels que soient les moyens consacrés. Les sons, d'abord, voies premières d'imprégnation, font problème lorsqu'on sait que l'oreille commence à perdre sa sensibilité vers l'âge de 12 ans. Rares sont les étrangers sans accent, même si notre auteur a su y atteindre à la perfection, aidé sans doute par son oreille musicale ! Mais surtout, les concepts diffèrent d'une culture à l'autre et les mots n'y recouvrent pas la même chose. Les remarques de l'auteur sur la manière de dire "Bonjour" au Japon ou en France méritent le détour ! Saluons au passage le travail extraordinaire que fait un bon traducteur quand il permet de laisser passer l'intention originale d'un écrivain qui l'avait conçue dans son contexte national.
 
On peut aussi apprécier la sagesse de l'auteur qui reconnaît qu'il existe un niveau de connaissance d'une langue qui peut suffire pour converser et pratiquer dans la vie courante. On le sent même, dans son récit, surpris par l'aisance de sa femme, française, en japonais, elle qui s'est contentée d'une approche plus classique. Il reconnaît ainsi le caractère particulier de son cheminement qui ne saurait être un modèle universel.
 
On ne peut s'empêcher de penser à une situation voisine, qui est également un hommage à notre culture européenne et qui, pour ma part, m'impressionne toujours. C'est la présence de musiciens asiatiques talentueux dans les formations classiques, alors que cette musique polyphonique européenne n'est pas du tout inscrite dans leur culture et leur oreille ! Il y faut donc un surcroit de passion et de travail pour réussir et c'est le cas. Hommage là aussi à un aboutissement d'une forme artistique universelle, dont nous ne percevons parfois plus à quel point elle est exceptionnelle.
 
On ne peut qu'admirer le chemin courageux qu'a emprunté l'auteur et le remercier de l'hommage ainsi rendu à notre langue. Ce livre pose au passage la mesure des cultures différentes et montre sans ambiguïté la vanité et la stérilité d'un universalisme qui ne tiendrait pas compte des identités culturelles ou qui se contenterait d'un relativisme facile. Notre révérence à l'argent et à l'économie nous le ferait presque oublier ! Il n'existe pas de bureaux de change des cultures...
 
Folio 5520 (2011), 265 pages