Esther Duflo et Abhijit Banerjee, Économie utile pour des temps difficiles

Écrit par livres-et-lectures.com
Création : 2020-04-26 09:26:40
Publication : 2020-04-26 09:26:40

duflo banerjee utile
 
Ce livre ravira ceux qui s'inquiètent ou s'irritent du "tout marché" qui semble conduire bien des décisions politiques, justifiant d'ailleurs souvent tout autre chose. Nous sommes tous conscients que nos sociétés riches sont minées par un mal croissant, l'inégalité entre les "super-riches" et les pauvres qui résulte de ces choix économiques. L'écart ne cesse de croître et la part du patrimoine capturée par les premiers ne cesse de grossir. Bien des choses ont été dites, des romans écrits et des remèdes proposés pour lutter contre cette pauvreté relative croissante. Ce livre tente avec modestie et avec une démarche résolument expérimentale de faire la part de ce qui est vrai et de ce qui relève de l'espoir, voire de l'idéologie pure et simple. Attention : nous sommes tous imprégnés des dogmes économiques dominants ! Voici une excellente occasion de les passer au crible de l'expérience avec un couple de Prix Nobel d'économie (2019) qui savent parler avec conviction et clarté aux non-spécialistes. Un livre important.
 
La croissance des inégalités est inacceptable
 
Précisons d'abord un point. L'extrême pauvreté diminue, certes, mais la part relative du patrimoine des 50% les moins riches diminue avec le temps. D'autre part, cet appauvrissement relatif est simultané à une perte de valeur de ce travail dont le contenu est en pleine évolution. Le livre montre comment cette dévalorisation relative est perçue et comment elle entraîne une autodévalorisation des personnes. On comprend immédiatement un paradoxe qui peut conduire à de mauvaises décisions : si l'économie se limite à ce qui est mesurable par des chiffres, elle se trompe. Or c'est ce qui se passe et condamne certaines décisions fondées exclusivement sur le mesurable (revenu, chômage, durée de travail, patrimoine, taxes et impôts, etc.). D'où la proposition souvent réitérée dans le livre de soumettre les mesures proposées à une méthode expérimentale qui, elle, intègre l'humain dans sa totalité.
 
L'économie mathématique spéculative est un leurre
 
Ainsi, ce livre met frontalement en cause les spéculations économiques fondées sur le seul calcul et qui, par nature, ne prennent pas le comportement humain dans sa réalité et sa totalité. Un exemple : un taux d'imposition sur les revenus élevés dans les tranches hautes risque de décourager les super-managers ? Certains pays les ont maintenus élevés... et n'observent pas qu'ils aient créé une désertion. Un autre exemple : une distribution de revenu sans l'exigence d'une contrepartie ne va-t-il pas créer la paresse ? Là où l'expérience a eu lieu, cela n'a pas été observé. Un dernier (mais le livre en comporte de nombreux autres) : le commerce international enrichit-il tout le monde, comme l'annonce la "loi" des avantages comparatifs ? : non, il accroit la richesse globale, mais il accroit aussi les inégalités. Rien n'a la simplicité d'une équation ni sa merveilleuse propriété d'avoir une solution. Ce qui intervient dans l'économie est plus compliqué qu'un chiffre.
 
Le comportement humain est plus compliqué qu'une équation
 
Le livre se pose évidemment la question : pourquoi les lois supposées bien connues de l'économie fonctionnent-elles si mal ? Mentionnons un des points majeurs que le livre met bien en évidence. Le miracle des mathématiques est que 1+1 fait 2 instantanément. Or, dans la vie réelle, il y a des frottements, des rigidités, des délais d’exécution. Non, un travailleur qui a perdu son emploi à Bourges ne sera pas prêt à en prendre un autre à Nancy le lendemain. Et si à un habitant de Brest, on propose un salaire 30% supérieur à Bordeaux, il va réfléchir avec sa famille et va dire oui peut-être, mais non plus sûrement. Rigidité et délais de la vie réelle, complexité et intrication des facteurs humains de décision. Or l'économie mathématique suppose (à tort) que la fluidité est la loi, ce que l'expérience ne confirme pas. Et, dans ce temps long d'exécution, cent événements vont perturber les résultats du 1+1 qui fera pour l'un 2 ( un gestionnaire de fonds célibataire et réactif, par exemple) et pour un autre moins que 1 (un employé marié avec enfants dans une petite ville en déclin). Autrement dit, l'économie mathématique traditionnelle n'est pas une représentation pertinente de la réalité et ne peut pas servir de modèle prédictif.
 
L'expérimentation doit trancher
 
C'est donc avec une très grande prudence et un recours délibéré à l'expérience qu'il faut pratiquer les grandes "vérités" que l'économie enseigne et dont nous sommes tous plus ou moins imprégnés. Même si le libre marché a ses vertus, il n'est pas la panacée. Même si l'immigration fait peur, elle a des avantages qu'il faut considérer. Et, sans décourager le travail, un revenu universel règlerait sans doute certaines inégalités criantes. C'est le très grand mérite de ce livre de faire la chasse aux idées toutes faites, souvent supports d'idéologies, aux airs d'évidences, mais souvent trompeuses. Tentons de retenir cette leçon. Elle nous aurait, en d'autres temps, évité de fonder la décision toxique des 35 heures sur l'illusion que le travail se partage, par exemple, sans avoir pratiqué l'expérimentation qui aurait montré sa fausseté...
 
La croissance, notre dernier dieu
 
Pour terminer, prenons un thème qui nous tient tous à cœur : si la croissance reprend, nos problèmes vont se régler. Qui en doute ? Ce livre, justement. Il montre d'abord que nous n'avons aucun outil confirmé pour accélérer cette croissance, mais que nous disposons à l'inverse de nombreuses manières de l'entraver, comme une mauvaise allocation de nos ressources (note personnelle : que dire de la France qui dépense en subventions à la SNCF plus qu'elle ne consacre à la justice ou à l'éducation supérieure ?). Mais surtout, il met en doute qu'une reprise de croissance soit possible et surtout qu'elle soit souhaitable dans le modèle actuel. Veut-on que les plus riches s'enrichissent encore avec des risques croissants de rupture sociale ? Alors que penser des déclarations des dirigeants qui, à l'évidence, n'ont pas d'autre proposition que la reprise de cette croissance ? Car, même si ce livre pose quelques pistes, c'est bien entendu aux politiques qu'il s'adresse. Mais (c'est moi qui pose cette question), y a-t-il des pilotes dans les avions ? Un livre d'une très grande richesse à lire et méditer de toute urgence.
 
Le Seuil (2020), 544 pages