bernhard extinction"Un effondrement"
 
C'est une autobiographie bien singulière que ce récit angoissé d'un homme qui ne voit à son mal de vivre qu'une issue, la mort, l'extinction. C'est le roman ultime, écrit en 1986, d'un auteur autrichien malade et quelque peu atrabilaire, où il exprime, en le mettant en scène sur une durée de trois jours, son dégoût de la société contemporaine et de l'histoire de son pays. Cela ne semble pas constituer la trame d'un roman très attractif et, pourtant, la lecture de ce long pavé récompensera le lecteur courageux, s'il ne s'étouffe pas d'indignation en cours de route. Car il me semble qu'on peut en faire deux lectures, bien différentes.
L'une, qui conduira très vite à fermer le livre, est de ne trouver dans ce texte que les vaticinations gratuites d'un bon à rien, entretenu, instable, mais fanatique, solitaire, une sorte de "bobo" mal élevé donnant des leçons de conduite et de morale à l'univers entier. Il aurait sans doute été écologiste décliniste dogmatique à notre époque !
L'autre lecture, plus littéraire et plus tolérante, est d'essayer de suivre les méandres de cette non-pensée en phase terminale et de chercher dans ses replis. On n'écrit pas 500 pages pour ne rien dire. L'extrême bonté d'âme des lecteurs de ce site, bien que fortement sollicitée ici pour lire ce drame, les conduira sans aucun doute à cette seconde forme de lecture. Je ne suis pas encore convaincu que ce soit mon choix.

bernhard souffleThomas Bernhard est un écrivain autrichien de langue allemande, né en 1931, dont la vie fut un combat fréquent contre la maladie. Il le perdra en 1989.

Ce roman, de 1978, décrit une phase de cette lutte, et une victoire, provisoire, de l'auteur. Il nous raconte comment ce dernier prit une "décision" de vivre, à demi inconscient dans le mouroir d'un hôpital sinistre. Et cette décision est un révélateur, une renaissance qui donne à TB l'opportunité d'une vue sans faux semblant sur lui même, sur ceux qui l'entourent et sur la relation entre lui et eux.

La mort des autres, la réification de ces corps qui ont perdu leurs propriétés d'humains, la supériorité autoritaire des soignants, la solitude du mourant et la proximité angoissante de sa propre mort, tout cela est décrit par TB avec une simplicité , une sincérité que je n'avais jamais trouvées ailleurs. A cela s'ajoute la révélation qu'il y a, tout près de cette vie qui fuit, des choses importantes qui valent la peine de décider de lutter pour survivre : un grand-père qui a laissé dans le coeur du narrateur des pensées importantes et chaudes qui donnent un sens au monde, une mère méconnue qui se révèle et, tout au bout, lorsque la solitude est là, la communion avec la pensée des hommes par la lecture des livres qu'ils ont écrits. Tout cela est bien autocentré, dira-t-on ; se reconstruire est en effet le thème de ce livre et s'affirme ici comme la priorité de celui qui a failli tout perdre, même sa vie.

Le style est original : de longues phrases, un ton uniforme, un murmure, une confidence qui ne veut rien oublier car tout peut, à tout moment, basculer.

Un bon livre, sensible et puissant.

 

Éditions NRF Gallimard 1983

 


 

bernhard neveu
 
Ce récit, écrit en 1982, décrit avec une grande sincérité de propos l'amitié de l'auteur et de Paul Wittgenstein, neveu du philosophe Ludwig. Cette amitié est profonde, mise en pratique chaque jour, et trouve son harmonie dans une communauté de pensée et d'esprit rare. B T.,conscient de la fragilité de cette amitié exceptionnelle, sait bien qu'une telle amitié se gagne chaque jour. Il a là dessus des passages très sensibles et très justes.
 
Mais, c'est aussi (et surtout) une recherche de la condition, du statut social, de l'homme malade ou en déchéance physique. Là aussi, T.B. débat un problème fort pénible, celui de la solitude où s'enfonce le malade, à cause de sa maladie. Solitude physique, bien sur, mais aussi de l'intelligence qui, privée de la relation aux autres s'enferme et se gâte. Rien ne surmonte cette barrière de la maladie : tous fuient, par exemple, Paul, le brillant mondain et brillant philosophe. Même l'auteur, son ami lui même malade, le fuit, effrayé par l'image de la mort qu'il voit attachée à Paul. Bien pire encore est la relation entre le malade et les "bien-portants", que décrivent quelques pages effrayantes ( 65 à 69 de mon édition).
 
Le style enfin est original ; souvent haletante la pensée se déroule dans un long, très long souffle. Les mots se précipitent, ont du mal à sortir, et leur sortie en fait naître d'autres qui se bousculent, créant parfois des répétitions presque entachées d'obsession.
 
On peut, en conclusion, se sentir étranger à ces hommes, voir même mépriser un peu le gaspillage de leurs talents, leur totale dévotion à leur ego. Mais n'est-ce pas justement ce vide qui se crée entre les "bien-portants" que nous sommes et des héros malades et à l'esprit affaibli ? C'est de cette barrière là que nous parle Thomas Bernhard. Éditions Folio (2323)