Thomas Bernhard, Extinction

Écrit par livres-et-lectures.com
Création : 2021-03-19 07:50:22
Publication : 2021-03-19 07:50:22

bernhard extinction"Un effondrement"
 
C'est une autobiographie bien singulière que ce récit angoissé d'un homme qui ne voit à son mal de vivre qu'une issue, la mort, l'extinction. C'est le roman ultime, écrit en 1986, d'un auteur autrichien malade et quelque peu atrabilaire, où il exprime, en le mettant en scène sur une durée de trois jours, son dégoût de la société contemporaine et de l'histoire de son pays. Cela ne semble pas constituer la trame d'un roman très attractif et, pourtant, la lecture de ce long pavé récompensera le lecteur courageux, s'il ne s'étouffe pas d'indignation en cours de route. Car il me semble qu'on peut en faire deux lectures, bien différentes.
L'une, qui conduira très vite à fermer le livre, est de ne trouver dans ce texte que les vaticinations gratuites d'un bon à rien, entretenu, instable, mais fanatique, solitaire, une sorte de "bobo" mal élevé donnant des leçons de conduite et de morale à l'univers entier. Il aurait sans doute été écologiste décliniste dogmatique à notre époque !
L'autre lecture, plus littéraire et plus tolérante, est d'essayer de suivre les méandres de cette non-pensée en phase terminale et de chercher dans ses replis. On n'écrit pas 500 pages pour ne rien dire. L'extrême bonté d'âme des lecteurs de ce site, bien que fortement sollicitée ici pour lire ce drame, les conduira sans aucun doute à cette seconde forme de lecture. Je ne suis pas encore convaincu que ce soit mon choix.
 
L'originalité de l'écriture est impressionnante. Deux blocs de 250 pages chacun structurent l'affaire. Chaque bloc est écrit dans une sorte de fièvre qui ne permet ni paragraphe ni saut de ligne. La chose est pesante, même si elle exprime bien une pensée déboussolée tournant sur elle-même, hésitante, d'une incertitude pathologique. Une pensée qui a quitté le monde réel, enfermée, comme peut l'être celle d'un homme sans expérience, ayant manqué à la fois son éducation et ses études et n'ayant pas travaillé. Il étale de plus une culture fort parcellaire, fondée sur des lectures solitaires et qui ignore tout de ce qui a bougé le monde, comme la science et la technique. Cela évoque pour moi la vacuité des Européens, éperdus d'éthique sur l'intelligence artificielle quand bien même ils ne maîtrisent pas le savoir de cette discipline ! Les charlatans ont souvent des opinions définitives et c'est bien le cas de notre "héros". Voici une citation, qui évoquera la haute teneur de cette non-pensée : page 408 "Je déteste les imprimés". Le suicide n'est pas loin.
 
Le roman, dont l'intrigue se déroule sur trois jours, mais dont la profondeur touche une vie, s'inscrit dans ce qui structure souvent la littérature allemande, le roman de formation qui distingue éducation et apprentissage. Notre narrateur a manqué l'un comme l'autre et s'en glorifie pour ne pas mourir de désespoir, plongé comme il l'est dans un monde où ceux qui l'entourent ne peuvent échapper à "l'ennui mortel de toute une vie". Rien que ça ! Est-ce que le ratage de la formation ne conduit pas à une déformation irréversible du jugement, voire du désir ? Il ne lui reste en effet devant cette carence que son instinct, sans vécu ni expérience pour le guider. Et ce n'est pas la lecture de Kleist ou de Kant qui pallieront ce vide. Notre narrateur n'est pas "formé" et reste un enfant. Ses jugements violents et sans nuances le suggèrent et, comme tels, sont dérisoires. "Je déteste les imprimés", conclut-il.
 
Ses relations humaines sont également pitoyables, tant avec sa famille qu'il méprise et parfois hait, que devant ses relations où l'on chercherait en vain une trace de véritable amitié. Ne parlons pas des femmes ; il ne semble pas en avoir la recette. La relation qu'il a avec son "étudiant" en littérature allemande au patronyme polysémique, Gambetti, et dont il fait un confident de ses pensées disloquées, est ambiguë. Est-il un miroir ? Un témoin ? Une machine à enregistrer ? Étrange rapport où la dignité du professeur en prend un coup. Autre relation  boiteuse, celle qu'il entretient avec l'archevêque Spadolini, par ailleurs amant de sa mère et ecclésiastique mondain d'opérette. Un modèle tellement repoussant qu'il en rêve ? Il en est de même avec les "chasseurs", cette image incarnée d'un aspect de la nature humaine profonde qu'il n'a jamais connue et donc qu'il méprise. Faut-il s'étonner qu'il reste solitaire et que personne, à son niveau, ne puisse lui apporter le soutien d'un débat amical sur ses lubies ?
 
Le narrateur pose sur son pays, ses traditions et son histoire une vision aussi négative que tranchée, mais toujours aussi mal circonstanciée. Ne pas aimer les nazis, par exemple, n'est pas particulièrement original ni rare de nos jours. Les Allemands et les Autrichiens, dont ses parents, étaient-ils tous des fous démoniaques pour avoir majoritairement fait le choix inverse ? Ou bien y avait-il d'autres causes ? L'indignation et l'anathème n'expliquent rien ni aident à éviter la répétition de cette situation. Mieux vaut consulter, par exemple, George Mosse pour en savoir plus !
 
Je lui accorderai néanmoins une circonstance atténuante, car il révère Joseph Haydn et l'écrit. On ne peut pas aimer Haydn et être totalement perdu, n'est-ce pas ?
 
L'Imaginaire - Gallimard (1986) 509 pages