mendelsohn disparus

"Il y a des larmes dans les choses"

Ce livre est un chef d'oeuvre d'humanité, de sensibilité et d'intelligence lucide et dépassionnée. Ce serait une erreur totale de le lire seulement comme un énième récit de la Shoah, ce qu'il est aussi. Mais il est surtout autre chose de plus vaste, de plus humain.

 

Une recherche lente

A l'origine du roman est le refus de l'auteur de ne rien savoir d'autre d'un grand-oncle, de sa femme et de ses quatre filles, que la phase couperet : "Tués par les Allemands". Il veut en savoir plus : qui étaient-ils, ces parents disparus, comment était leur aspect, comment vivaient-ils, quels étaient leurs projets, etc. Mais surtout, que s'est-il passé et comment leurs vies (leurs quatre filles étaient des enfants) ont-elles pris fin ?

Des témoins vivent encore, mais dispersés dans le monde. Le récit est alors celui de leur recherche et de la remontée au conscient de leurs souvenirs, lorsque de tels souvenirs sont encore accessibles. DM se donne la mission de réunir ces fragments. De longues discussions ont lieu, en anglais parfois, mais aussi en russe, en ukrainien, en polonais, en yiddish, en hébreu, etc. Et c'est un lent tissage de ces souvenirs, que quelques années supplémentaires auraient enfouis sans espoir de retour, qui nous est proposé ici, comme une longue enquête policière. Son issue, favorable, sera, comme dit DM, un accomplissement, mais qui ne rend pas heureux.

Une découverte des autres

Pourtant, tout au long de cette recherche, cent personnages passionnants vont surgir, des relations rompues vont se renouer, de nouvelles se créer. DM recueille paroles, images, récits, réactions humaines, émotions aussi avec une attention, une écoute, une sympathie qui ne se dément jamais, même lorsque ses interviews tournent en rond.

Il a ses disparus à ses côtés jour et nuit, non comme les parents abstraits qu'il n'a jamais connus, mais comme des êtres humains proches, flous, dont il cherche, avec respect et affection, à fixer le contour spécifique, personnel. C'est cela, je crois, le génie de ce remarquable livre, dont la taille, à priori rebutante, n'est en fin de compte qu'une manière de nous permettre à nous, étrangers, d'entrer progressivement dans la pensée et le ressenti de l'auteur.

Qu'est l'innocence ?

Et au cours d'une telle quête, DM tombe sur des questions profondes dont il ne donnera jamais une réponse toute faite. Qu'est-ce qu'être juif ? Qu'est la loyauté ? Et surtout qu'est l'innocence ? L'innocence en particulier de ces enfants exécutés sans nombre, à la chaîne, devant leurs parents que la mort allait rattraper ?

DM rappelle sans cesse cette capacité d'inhumanité des hommes, lorsqu'il mentionne, entre autres,les 6 millions d'Ukrainiens que Staline a fait mourir de faim en 1932, le million et demi d'Arméniens massacrés par les Turcs en 1916, les deux millions de Cambodgiens tués sous le régime communiste de Pol Pot, etc. Je crois qu'on doit aussi aussi se souvenir des centaines de milliers d'innocents morts de la cruelle stratégie de destruction des villes pendant la dernière guerre, comme à Dresde, Hambourg, Hiroshima ou ailleurs.

Nos dieux ne valent pas mieux que nous

Et si l'homme possède cette capacité à fabriquer l'horreur, DM souligne, dans un parallèle qui accompagne tout son récit, que les dieux que l'homme a inventés en sont eux aussi lourdement doués : pourquoi les massacres d'innocents lors du déluge, de la destruction de Sodome et, cruauté raffinée, le sacrifice de son fils demandé à Abraham ? Qui peut encore croire à la haute tenue de nos religions, à la bonté de ces dieux, qui nous reflètent si bien ?

En dépit de ces questions troublantes, sauf pour ceux qui croient savoir, parfois jusqu'au fanatisme, ce livre qui les pose, reste extraordinairement paisible, stoïque et par là, proche de nous.

Et la vie continue

C'est que, justement, DM ne prétend jamais savoir, mais toujours apprendre. Il ne prend pas non plus ce monde pour une abstraction fantasmée, politique ou religieuse. Il sait tout simplement que les mêmes hommes peuvent s'y comporter de façon ignoble ou juste, non en fonction des dogmes, mais en fonction de leur essence terrienne que chaque instant met à l'épreuve. Il essaie de montrer ce qui sépare l'un de l'autre. A nous, à chacun de nous, d'en faire ou non son miel.

 

J'ai lu 8861 (2006) - 935 pages