"Il n'existe qu'une langue pour exprimer des vérités absolues : la langue de bois"
"L'obstination et l'ardeur des opinions sont la preuve la plus sûre de la bêtise" Montaigne, III,8
"Rarum est felix idemque senex" Sénèque
Le lecteur retrouvera dans ce livre l'écrivain qui, avec une langue incroyablement poétique, lui parlera de l'instant présent, de sa beauté, de sa singularité, mais aussi de sa dureté ou de l'énigme qu'il est souvent. Chez Quignard, le temps s'arrête, le mot ne fait pas que décrire, mais aussi évoque. La logique, cet art du temps, n'a pas ici la priorité. Pourquoi s'attarder aux causes ou aux conséquences, quand l'image du moment qui passe est encore floue ? La caresse du doigt sur la rampe de l'escalier est peut-être aussi importante que le motif qui le faisait gravir ? Et, tout au long de ces lambeaux du réel que la vie emboite pour en faire un destin, Quignard associe la musique, dans un parallèle d'une éblouissante évidence. Un merveilleux livre, loin de l'esprit de notre temps inquiet de ce qui pourrait être et non de ce qui est.
On reconnait souvent un grand livre au talent de l'auteur à aborder à travers un roman réussi, des sujets profonds et atemporels qui dépassent l'intrigue. C'est ici le cas, où, à travers l'histoire passionnante d'un groupe d'amis cubains aux destins cabossés, le lecteur est, par petites touches, confronté aux affres de l'exil, à la signification de ce qu'est une patrie, au sens profond de la filiation, à l'amitié et sa richesse parfois trompeuse, au sens du mensonge, etc. Sans oublier ce malheur fabriqué par des régimes incompétents, mais idéologues, comme Cuba, hélas bien actifs sur notre planète. Un très grand livre.
"Dans sa présence même, il y avait un vide" dit l'auteur de sa mère. Ce livre est le récit de la recherche du sens et des causes de ce vide. Ce mot de vide, lui-même, fait question, car il me paraît refléter plus l'absence de ce que l'on cherche qu'une totale vacuité, et signer une absence de confirmation de nos attentes par le réel, quand la sagesse serait sans doute de ne construire ces attentes que sur ce réel. Mais, peut-être sommes-nous ainsi faits, que certaines attentes sont aussi prégnantes que notre besoin de boire et que leur contrôle nous échappe en partie. Ici, la souffrance de l'auteur est manifeste et, si son cheminement lui apporte quelques éléments sur cette mère insondable, son espoir de comprendre ce vide restera vain.
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