reinhardt comedies
 
Nous constatons tous que notre pays (comme l'Europe, d'ailleurs) voit ses industries disparaître et, ce qui est plus grave, notre compétence technologique. Dans l'électronique, où sont partis Alsthom, Thomson-CSF, Télémécanique, Alcatel, Bull, CII, Unidata, par exemple qui avaient mis la France et potentiellement l'Europe à une place honorable dans le monde informatique qui se faisait ? Ce roman veut nous montrer un cas peu connu, celui de notre manque de vision à la naissance des techniques d'internet, alors que nous avions tout en main. Il le fait d'une manière originale et très réussie, en révélant, pas à pas, au cœur d'une intrigue romanesque classique, les événements et les hommes qui ont scellé cet aveuglement français. Un livre utile et agréable à lire, même s’il nous oblige à constater que le temps perdu l'est sans espoir de retour.
 
L'idée d'une communication par un réseau et par paquets de données est déjà ancienne dans les années 70 et permet d'acheminer beaucoup plus d'information. Mais l'idée neuve d'un Français, Louis Pouzin, a été de laisser les paquets suivre un chemin optimal non imposé dans le réseau et de réassembler les paquets au moment de leur réception. Il avait mis au point la technique et fait fonctionner le système à titre expérimental (Cyclades). Le système alternatif alors existant dans le monde était celui d'ARPANET, américain, fondé sur des paquets encore gérés comme un téléphone (point à point) et non sur le principe de circulation libre dans un réseau. Pour mesurer l'enjeu, disons qu'aujourd'hui, c'est le système Cyclades qui a ultérieurement retenu par les Américains pour l'internet que nous utilisons actuellement (système TCP/IP). Alors, pourquoi la France n'a-t-elle pas pris le leadership d'internet quand elle le pouvait ?
 
La raison est simple et c'est l'histoire racontée ici. Sous De Gaulle et Pompidou, la France a eu une vision et une politique industrielle d'indépendance qui compte tenu de la taille du pays ne pouvaient pas être purement libérales. C'est cette volonté d'indépendance qui a façonné des décisions où le risque n'était pas pris par des entrepreneurs, mais par la collectivité, l'objectif étant de rendre à terme la main aux entreprises. De cette stratégie datent Airbus, l'énergie nucléaire, la construction d'une force de défense, le TGV, le CEA, le CNRS, la mise au point de fusées, etc. Conscients de l'avenir probable de l'informatique, les dirigeants d'alors avaient lancé un "Plan Calcul", comprenant entre autres l'IRIA où travaillait Louis Pouzin. À la mort de Pompidou, Giscard dont la vision était modeste en matière informatique et mal conseillé, en particulier par Ambroise Roux, président de la CGE qui défendait les intérêts de son entreprise, décide de mettre un terme brutal à ces travaux et au Plan Calcul. Il met aussi un terme aux alliances avec l'Allemagne qui était très engagée aux côtés de la France et de cela, les Allemands seront mortifiés. Pire, le système Cyclades sera bradé aux Américains qui ont ainsi pu dominer le monde d'internet. La France se rabattra sur le Minitel, basé sur le système sans avenir du point à point et qui se terminera rapidement. Triste, n'est-ce pas ?
 
Le roman fait porter une grosse responsabilité à Ambroise Roux qui avait l'oreille de Giscard et lui avait payé une partie de sa campagne. Je ne partage pas totalement ce point de vue. Giscard était le patron et c'était à lui de décider. Il n'avait hélas pas la vision stratégique de ses prédécesseurs et avait embrassé la religion libérale  qui consiste à laisser aux entreprises tous les choix industriels. Vision possible dans un très grand pays qui peut mettre en concurrence ses industriels sur un projet lointain, avec néanmoins le danger de la création de monopoles, comme les GAFAs le prouvent. Religion suicidaire dans un pays moyen où aucune entreprise n'a les reins assez solides ni les institutions financières suffisantes pour lancer des projets de très grande envergure. Et ce qui devait arriver arriva, ni la France, ni l'Allemagne, ni notre pauvre Europe n'ayant eu conscience de l'enjeu. Merci à ce roman de nous rappeler cela et d'ajouter cette faute au palmarès de Giscard, déjà chargé.
 
Quant au roman lui-même, son fil conducteur est le destin d'un jeune Science Po, reporter à l'AFP qui va découvrir cette erreur stratégique industrielle grave. Il enrage de voir les magouilles bien françaises qui entourent les décisions comme celle-ci et nous en fait partager allègrement leurs péripéties. Il nous offre aussi une vue romanesque plongeante sur sa vie, en particulier sexuelle, qui, avouons-le, manque parfois d'intérêt. Encore que ses personnages féminins au pubis rasé ou naturel ne manquent pas de piquant. Curieux mélange des genres, donc, un peu long parfois, mais qui met le doigt avec précision sur une affaire qui aura blessé profondément et irréversiblement notre pays.
 
Gallimard (2020), 477 pages