Alain Finkielkraut est avant tout un homme des lumières, avec tout ce que cela comporte d'espoir de voir un jour l'homme conduire sa vie, sans le secours d'absolus tombés du ciel. Cela implique un usage constant de la raison et de l'expérience, fragile comme un examen que l'on doit réussir et que l'on peut toujours craindre de manquer.
Il a aussi toujours voulu être un homme de l'esprit, de l'expression juste et claire, nourrie de savoir, fuyant formules et pirouettes, seule apte à ouvrir ce dialogue auquel il aspire.
Il est enfin "un juif au ciel vide", amoureux néanmoins de la terre de civilisation et de tradition qu'aurait dû être Israël, dont le destin l'inquiète.
AF est un intellectuel, autant écrivain que philosophe, au savoir considérable, à qui le chemin suivi par les sociétés actuelles nourries d'absolus laïcs, d'idoles, de mensonges et de divisions profondes donne le cœur lourd. Le dialogue très personnel contenu dans ce livre reflète tout cela. On y trouve toute la fraîcheur d'un vieil espoir de voir un jour l'intelligence précéder l'émotion et les passions.
Un des points les plus importants qu'aborde ce livre est celui du rôle que nous laissons jouer au passé dans notre présent, rôle que l'on peut nommer notre enracinement. AF est un homme enraciné, par son origine et par conviction. Il porte d'abord avec lui le poids de l'holocauste, comme juif, dont une partie de la famille fut assassinée. Toujours comme juif, mais au ciel vide, il veut porter en lui l'essence des anciens et de leurs traditions.
Comme être social, il ne conçoit pas que l'éducation puisse seulement consister à bâtir la productivité de l'humain, mais il entend qu'elle apporte aussi la connaissance de ce qui a construit et cimente encore aujourd'hui une société. Il rejette la table rase en politique qui veut nous dissocier de nos actes passés pour les condamner. Il refuse ainsi toute une partie de la gauche actuelle pour qui l'histoire commence à Gaza.
Il s'insurge contre l'oubli de la langue française, incarnant elle aussi, au grand dam de certains, ce que nous sommes et notre complexité. "C'est dans cette langue, dit-il, que je sens les sucs du sol". Souvent, ses propos manifestent son refus de la simplification abstraite désincarnée, comme celle qui frappe (à mort ?) ce qui reste des sciences sociales, réduites au couple "dominant/dominé" qui clive plus qu'il n'aide à construire une société.
Alors, l'auteur a le cœur lourd, quand il constate le progrès de cet oubli paresseux de notre fonds qui frappe la classe intellectuelle et politique actuelle, lui qui place dans cette classe sa vision la plus haute de l'homme. Sans doute se souvient-il des trahisons historiques et, incontestablement, il ressent qu'aujourd'hui, cette trahison des clercs se répète. Même s'il en parle assez peu, notons qu'il a eu le courage de prendre ses distances avec les illusions politiques de sa jeunesse.
La dernière partie du livre porte sur la réflexion de l'auteur sur sa condition d'homme juif et son attachement à Israël, en dépit de son incroyance. Qu'il est difficile de rationaliser un attachement profond, mais qui procède plus du cœur que de l'esprit ! Cela peut parfois sembler fragile. Retenons simplement que c'est pour nous, lecteurs, une chance immense de pouvoir connaître une vision dépassionnée de ce nœud de vipères qu'est aujourd'hui le creuset moyen-oriental où Israël peine à tracer sa voie, en dépit des succès de sa force.
Un livre qu'il faut lire et relire pour la sincérité et l'intelligence de son propos, jamais dogmatique et d'une lecture très accessible.
Gallimard (2026), 175 pages
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