Le lecteur retrouvera dans ce livre l'écrivain qui, avec une langue incroyablement poétique, lui parlera de l'instant présent, de sa beauté, de sa singularité, mais aussi de sa dureté ou de l'énigme qu'il est souvent. Chez Quignard, le temps s'arrête, le mot ne fait pas que décrire, mais aussi évoque. La logique, cet art du temps, n'a pas ici la priorité. Pourquoi s'attarder aux causes ou aux conséquences, quand l'image du moment qui passe est encore floue ? La caresse du doigt sur la rampe de l'escalier est peut-être aussi importante que le motif qui le faisait gravir ? Et, tout au long de ces lambeaux du réel que la vie emboite pour en faire un destin, Quignard associe la musique, dans un parallèle d'une éblouissante évidence. Un merveilleux livre, loin de l'esprit de notre temps inquiet de ce qui pourrait être et non de ce qui est.
C'est au 17e siècle que se déroule, pour l'essentiel, ce récit, dans le milieu musical d'une époque en guerres permanentes, où s'est évanouie la stabilité que donnait une foi monolithe, dogmatique et universelle. À un monde stable succède un monde "darwinien", tout en évolutions, compétitions et incertitudes, qui n'est pas sans évoquer ce que subit de nos jours notre foi démocratique où certains pensaient même que l'histoire venait s'arrêter. Le parallèle a-t-il été voulu par l'auteur ?
Alors, comme sur une route incertaine, mal dessinée, où le brouillard dense cache autant le but que l'origine, Quignard s'arrête et touche ce qui ne se voit pas, écoute ce qui ne se touche plus et s'émeut de ce qui est. Plus rien n'est alors immuable, ni la mer, ni l'amour. Le sens des choses ne se trouve plus dans leur accord avec le bien ou le mal ni dans leur adéquation avec les lois physiques ou morales que l'homme leur a assignées quand il croyait encore que ces lois exprimaient la stabilité profonde de l'univers. Si donc son mouvement est dépourvu de transcendance qui le justifie et l'explique, il nous reste quand même à savourer l'instant qui, sous nos yeux, se déploie. Nul n'y réussit aussi bien que Quignard.
L'écriture de l'auteur reflète cela. Ses mots sont ceux de la vibration instantanée, d'un accord furtif, d'un réel fugitif. Ainsi, son vocabulaire est aussi complexe que l'est ce réel lui-même, à la fois pour partager avec son lecteur ce qu'il en ressent, mais en même temps pour évoquer, dans un acte poétique, ce qui se cache peut-être sous ce réel et ne s'exprime pas par des mots. Tout l'art de Quignard est là, parfois difficile pour certains, mais savoureux pour d'autres, qui s'y sentent bien.
Gallimard (2022), 387 pages
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