roth pleiade
 
Ce roman, intitulé parfois "Portnoy et son complexe", d'une liberté folle et parfois dérangeante, a éclaté comme une bombe dans l'Amérique de la fin des années 60. Grand livre, car il touche à l'universel, il est avant tout la plainte d'un homme solitaire, dont la souffrance, comme le dit l'auteur, ne fait pas sens. Et dans cet isolement né du refus des valeurs de sa communauté, rien ne lui appartient plus, que son sexe. Du moins le croit-il. Un humour acide, un style explosif comme un geyser et qui rappelle parfois Céline, tout cela fait de ce roman de formation un jalon de la littérature.
 
Le style, d'abord. Il naît de la fiction entretenue par l'auteur des libres paroles que prononcerait Portnoy, en cours de psychanalyse. On dit tout, sans lien causal, sans retenue. Ça crache, ça gicle, ça éclabousse ! Mais surtout, on ne cache rien de sa misère intellectuelle. Tous les mots, toutes les pensées, tous les désirs et les dégoûts, tout peut être exposé sans fard. Les phrases se bousculent, s'entrechoquent, toute retenue est interdite, l'humour, la dérision explosent. Incontestablement, le lecteur est secoué.
 
Il l'est aussi par la question fondamentale sur la liberté personnelle et son usage que pose Portnoy, rebelle à l'éducation et aux valeurs d'une communauté qu'il juge absurdes et inadaptées à l'époque. Il s'agit ici de la communauté juive américaine, mais toute autre communauté structurée aurait pu être sous le feu. Il veut, par ses actes, la transgresser, affirmer une identité nouvelle. Il y réussira, mais découvrira deux conséquences insupportables : une solitude glaciale (il ne saura se lier chaleureusement à aucun être humain) et un déchirement entre le bien qu'il retire de cette libération et le mal ressenti par sa conscience nourrie depuis toujours par ces valeurs qu'il répudie. Portnoy, déjà, éprouve les malheurs de notre époque, hypnotisée par les droits de l'homme, mais oublieuse de ceux du citoyen. Infirmité qui perçait déjà à la fin des années 60, idolâtre du "moi" et traitée magistralement ici.
 
L'outil majeur qu'utilise Portnoy pour sa libération est son pénis, car il est, pense-t-il, tout ce qui lui reste de vraiment personnel. Une guerrière israélienne à ceinturon lui fera découvrir les limites de cette arme. Mais il aura, entre-temps, largement transgressé les règles de l'entre-soi de sa communauté, entre autres, en "connaissant" quelques chrétiennes américaines de toutes classes et de toutes compétences sexuelles. Il aura aussi, de sa dextre, fait ce qu'il voulait, quand il le voulait. Mais il sera, au bout de ses performances, aussi seul que le premier jour et dans une souffrance telle qu'il conviendra alors de commencer une psychanalyse ! Un jour sans fin ? Belle pirouette littéraire.
 
N'oublions surtout pas le talent de l'écrivain, qui campe, parfois avec crudité, des personnages inoubliables. Les parents et surtout la mère de Portnoy sont éblouissants. Mais les conquêtes  valent aussi le détour, toutes différentes, mais bien présentes, comme Kay, rousse "au grand cœur, au grand cul", ou le Singe, triste produit d'une Amérique aux valeurs contestables.
 
Sans doute, comme moi, serez-vous dérangés parfois par les excès de l'auteur. Peut-être vaudrait-il mieux l'être par ce qu'implicitement il nous invite à comprendre, me semble-t-il, c'est-à-dire la vanité d'une liberté individuelle exclusive, au détriment de valeurs humaines partagées, quand l'histoire montre bien les vertus d'un équilibre aujourd'hui mis à mal. Un grand livre.
 
 Gallimard Pléiade (2017)