Il faut, lorsqu'on monte en avion, savoir qu'il n'est pas exclu qu'il nous conduise dans un monde parallèle. Vous souvenez-vous, par exemple, de "L'anomalie" ? Ici, un linguiste émérite atterrit après un petit somme, dans un monde identique (enfin presque !) au nôtre, mais ni par la langue, ni par les signes, ni par les sentiments, il ne réussit à établir le plus minuscule embryon de communication. Au passage, on se demande à quoi lui servait son savoir patenté. Et si le langage ne servait pas à communiquer ? On se croirait sur "Facedebouc" où tous s'expriment, mais où personne ne communique plus. Bien vu, ce monde parallèle ! Nous y sommes presque !
 
L'idée est excellente lorsqu'on réalise que ce roman fut écrit dans les années 80/90 du siècle passé. Belle anticipation ! L'auteur va, tout au long de ce récit, imaginer les conséquences pour son héros d'une incapacité absolue à communiquer. Son esprit, aussi longtemps qu'il dispose de quelques ressources pour assurer sa subsistance, cherche à comprendre ce qui s'est passé et à briser cette malédiction. Mais cette recherche devient peu à peu un parcours fermé et angoissant, coupé comme il l'est de toute information nouvelle. Son temps propre s'est arrêté, quand celui de ceux qui l'entourent coule normalement sous ses yeux. Sa seule espérance aura été une brève histoire de désir amoureux presque partagé. Mais, confier son sort au désir est un pari risqué !
 
Et quand les ressources viennent à manquer, les spéculations cessent pour faire place à l'instinct de survie. Il faut trouver des petits boulots, à la sauvette, pour ne pas mourir de faim. Une nouvelle vie misérable s'installe, dans la crasse, le froid, le danger. Et surtout dans une solitude sans faille et oppressante qui ne peut que conduire au néant. Même une petite révolution avec chars et kalachnikovs ne bisera pas le sceau de l'incommunicabilité. Seul un ruisselet fait espérer qu'au bout, au loin, existe un océan où un embarquement pour le monde de la communication est possible. Est-il encore temps, quand le temps a cessé d'être ?
 
Sombre roman qui nous rappelle que vivre nécessite l'aide des autres, en interaction avec eux. Les tours d'ivoire sont des prisons, des camps d'extermination. Peut-être cette démonstration, toute convaincante qu'elle soit, aurait-elle bénéficié d'un peu plus de légèreté dans son déroulé. Quelques situations extraordinaires, ici et là, aèrent le récit, qui cependant nous maintient jusqu'au terme les galoches sérieusement enfoncées dans la boue. Alors, communiquons ?
 
Zulma (1999), 285 pages.