Ce roman est (presque) celui des "gens qui ne faisaient le choix de la vie contre la mort que lorsqu'il était trop tard pour faire la différence entre les deux, d'êtres dont la bonté était oubliée...", comme le dit l'auteur, qui sait pour l'avoir vécu, ce dont il parle. Le livre éblouit par la cruauté des sentiments qui s'y expriment, par l'anomie morale qui règne sur certains êtres (fruit de 1968 ?), par la mise en évidence de l'insuffisance des désirs, même assouvis, pour conduire un destin. Il fera pourtant le choix de la vie, quand elle vacille encore. Un livre magistral, superbement écrit et traduit.

 

L'auteur (1948 - 2022) est un Américain du Wisconsin, reconnu très vite en France et dont ce fut le premier roman, au succès considérable. Il bénéficie ici d'une traduction dont la qualité est une part importante de ce succès. Un beau style, une expression mesurée pour dire ce qui ne l'est pas, des descriptions magnifiques de situations, de déchirements, mais aussi de paysages et de sentiments forts, tout concourt à une lecture simple qui impressionne et émeut.

L'intrigue est une tragédie où les actes des hommes ont perdu leurs repères. De plus, l'absence de sanction sociale à ces actes mauvais conduit certains êtres, dans une insouciance induite, à aller de plus en plus loin dans l'assouvissement de leurs désirs, jusqu'au crime, moyen comme un autre d'obtenir ce qui est recherché. C'est, à des titres divers, ce qu'ont vécu les trois personnages principaux, émouvants dans leur noyade morale et physique. L'auteur lui-même, victime et sans doute auteur de tels actes, laisse à la nature humaine l'accès à un étroit escalier de secours ; est-ce bien sage, quand les dégâts causés par ces êtres sont si graves pour des innocents ?

Il cite Walt Whitman : "Ceux qui s'aiment deviendront invincibles". C'est, au fond, le thème de ce roman et l'espoir qui l'anime. Vivre sans règle est aussi vivre sans aimer ; la naissance de ce sentiment est en même temps celle de la prise en compte de celui qui est aimé, première règle d'une vie qui sort du marasme de l'indifférence égoïste, réveil de la "bonté". Une autre voix, une autre voie.

On ne manquera pas d'être impressionné par l'importance que l'auteur donne à l'activité sexuelle, fleur de l'instinct de reproduction qui peut être magnifique, dans les relations entre ses personnages et la liberté avec laquelle il en traite. Il est vrai qu'elle peut être un outil de puissance, d'enrichissement, de domination. Mais il sait qu'elle peut aussi devenir une obsession, une malédiction, une déchéance, que certains de ses personnages vont devoir éprouver. Son propos direct, naturel, sans provocation sur ce sujet sensible, est remarquable et original et dit et décrit ce que bien peu osent dire ou décrire sur le rôle de ce désir sur les actes des hommes.

Ce roman profond est parfaitement d'actualité, dans notre monde ivre de liberté individuelle au mépris de ce qui fait qu'une société bâtit sa cohésion. Une société qui fait du sexe, du crime et de la violence l'objet de ses jeux préférés. Lisons, par exemple, les titres de programmes de télévision de la soirée ou le synopsis des jeux vidéo. Ce n'est qu'un jeu, dit-on ? C'est ce que pensaient aussi les personnages de ce roman remarquable.

Œuvres complètes (8 romans) éditées chez Anne Carrière (2023), 1407 pages