Stratège de la République

Les 3e et 4e républiques sont marquées dans nos mémoires par une instabilité parlementaire qui les ostracise. Elles ne bénéficient pas non plus d'un enseignement approfondi, sauf en arts. Des personnalités politiques majeures ont cependant contribué à donner à la France le rang qu'elle avait alors et à lui faire trouver sa route dans le bouleversement qu'apportait alors l'industrie en fort développement. Charles de Freycinet (1828-1923) fut l'une d'elles et le remarquable récit qui est fait ici de ses actes et le rappel de l'histoire de cette époque méritent toute notre attention.

 

Pour avoir une image des difficultés à agir que subit une république sans majorité, il suffit de regarder dans quelle impuissance se trouve la nôtre aujourd'hui. Et pourtant, au contraire de la nôtre, la 3e république a agi et investi. La France a maintenu son rang et a su conserver le respect des autres nations. On doit se demander les raisons de cette situation et c'est peut-être à des hommes comme Freycinet qu'il faut penser.

Freycinet n'avait jamais construit, organisé sa vie pour être un homme de pouvoir. Ce sont ses qualités et ses compétences, ailleurs qu'en politique, qui l'ont fait appeler au pouvoir. Je crains que ce soit aujourd'hui l'inverse qui fait penser aux jeunes (trop ?) amateurs de pouvoir, sans métier véritable, que l'exercice de celui-ci leur confère qualité et compétence. Où sont les Freycinet, les Grévy, les Carnot, les Gambetta, les Thiers, etc., qui ont su naviguer dans les tourmentes du siècle, non sans errements, tout en développant les infrastructures et l'industrie, en découvrant les problèmes sociaux induits, en s'ouvrant, non sans casse, aux exigences des échanges internationaux et en constituant pour la première fois une république combattue par les nostalgiques de la royauté, tout en maintenant un réseau diplomatique fort ?

On objectera à juste titre que ces hommes n'ont pas su éviter le suicide de l'Europe que fut la guerre de 1914. Mais la France a su s'y préparer militairement et diplomatiquement. Il valait mieux gagner que perdre cette guerre que voulait l'Allemagne qui au 20e siècle n'a jamais su limiter ses ambitions quand elle se sentait forte militairement.

Ce livre est une belle ouverture sur ce siècle si proche de nous et si mal connu. Il est aussi et surtout un hommage à un homme d'État de grande qualité, sachant garder la tête froide dans des circonstances dramatiques, comme l'affaire Dreyfus, où les passions et l'antisémitisme déchiraient les hommes. Freycinet avait pour tâche de diriger la nation et non seulement ceux qui détenaient la vérité. Il a tenu bon et cela lui a été reproché. De Gaulle eut à faire un choix analogue en Algérie et cela aussi lui a été reproché. Pascal écrivait déjà : "On ne montre pas sa grandeur pour être à une extrémité, mais bien en touchant les deux à la fois" Ce livre nous permet d'approcher et de mieux comprendre les actes d'un homme au sommet du pouvoir dans des circonstances ordinaires ou tempétueuses. Le style précis, factuel, y aide beaucoup. Un grand livre !

Passés/Composés (2026), 315 pages