Cet attachant roman est d'une grande originalité et d'une touchante humanité. L'auteur fait ici la démonstration d'une qualité remarquable de conteur, en même temps qu'il donne à son récit tous les stigmates d'une vérité tragique bien en phase avec les réalités de notre époque. Il traite en effet dans ce roman à la fois de la dureté de l'exil, mais aussi de ce que fut celle de la perte de sa culture propre sous la colonisation, quels qu'en aient éventuellement été les apports. Il traite enfin de ce que fut l'indépendance, qui succéda au colonialisme, riche en injustice et en violence et qui conduira les personnages du roman à l'exil et à la perte de ce qui avait été jusque là leur place dans le monde. Le prix Nobel de littérature 2021 sera attribué à l'auteur, citoyen de Zanzibar.
L'histoire est celle de deux familles autochtones de l'île de Zanzibar, qui se déroule pendant les derniers temps de la domination anglaise, et se termine au Royaume-Uni. Deux familles aisées vont commettre des erreurs, l'une en garantissant un prêt d'une manière déraisonnable, motivée par la passion qu'un escroc avait su inspirer. L'autre sera désintégrée par la mesquinerie jalouse et cruelle des petits chefs de la nouvelle indépendance. Même si Zanzibar est lourde d'exotisme, ce roman nous touche, justement, par ce que ce récit raconte d'universel et qui, en d'autres lieux, aurait aussi bien pu être l'histoire de nos familles.
À Londres, les deux acteurs principaux de ce roman se rencontrent. C'est à mes yeux cet échange qui porte ce roman à une perfection rare. Deux hommes, chargés d'une mémoire incomplète des faits, qui ont par ailleurs été en conflit et qui se voient l'un comme l'autre en ennemis, vont peu à peu au cours de ces échanges rétablir le juste poids des responsabilités respectives des acteurs de ces drames et défaire le nœud de leurs haines, au prix terrible de la réalité que la vérité révélée met sous leurs yeux. Un drame profondément humain, dont l'auteur sait distiller, par son écriture précise, la part d'universel.
Il faut justement souligner la qualité de cette écriture pleine de détails vrais, sensibles, de petites choses qui donnent leur mesure aux grandes. Montrer par exemple l'attachement d'un homme à des objets simples n'est pas le montrer sous un angle mesquin, mais au contraire comme un être sensible et imparfait, un homme, donc. Le roman contient mille exemples de cette écriture empathique. Peut-être la structure temporelle du roman est-elle parfois déroutante ; artifice pour conserver notre attention active ? Un livre magnifique, quoi qu'il en soit.
Folio 7413 (2001), 434 pages