Paris, Londres, New York... le réseau mondial qu'ils ont voulu cacher
Ce n'est pas seulement d'un criminel toxique, dont nous parle ici Alain Bauer (AB) avec maestria et clarté, mais implicitement, d'une évolution plus générale des élites des sociétés développées vers un vide moral qui les conduit à ne plus suivre que leurs désirs personnels d'enrichissement et de plaisir, comme conduite de leurs destins. Le cas d'Epstein, homme intelligent, habile, séduisant, mais menteur, manipulateur et jouisseur, est raconté ici d'une façon remarquable de précision et de sérénité. Ce cas est paroxystique, car la conjonction des vertus et des vices du prédateur est exceptionnelle, heureusement !
Il pose cependant des questions graves sur le cheminement qui l'a permis et sur la défaillance des garde-fous que dresse en principe une société face à de tels personnages. Homme de pouvoir, il a su corrompre d'autres hommes de pouvoir pour lui permettre de poursuivre ses crimes.
Et il meurt d'une mort qui empêche à tout jamais que justice soit rendue.
AB compose ici un tableau précis des faits et des enchaînements qui ont alimenté la séquence des actes criminels d'Epstein. Il prend un soin particulier à trier ce qui est vrai, probable, infondé, imaginaire et à ne jamais mélanger les genres, ce qui donne une puissance considérable à son récit. Un exemple : ne jamais conclure d'une photo qui les réunit que l'homme et ses visiteurs partagent les crimes du premier. Et pourtant, la tentation est grande de faire dire aux choses ce qu'elles ne disent pas ! AB écrit ainsi une petite vingtaine de chapitres qui, sujet après sujet, couvrent l'essentiel des questions que nous pose Epstein, que ce soit la constitution de son incroyable réseau d'influence si protecteur, ses manipulations, ses mensonges, ses crimes sur mineures, où son rôle de proxénète élégant.
On sent chez AB la profonde frustration qu'il éprouve devant le fonctionnement de la justice qui aurait pu arrêter en 2008 ce cycle criminel et ses dégâts, qui se prolongeront jusqu'en 2019, presque jusqu'à la mort d'Epstein.
Une semblable frustration existe face à cette mort qui prive les victimes de la révélation de la vérité, en dépit de compensations monétaires. Elle épargne aussi ceux qui ont protégé, grâce à leurs hautes fonctions et leur entregent, un criminel dont ils ont accepté les faveurs.
Le chapitre 17 est une remarquable analyse du fonctionnement du droit dans ce cas. Il montre bien, une fois encore, que la justice est le reflet d'autre chose que le bel absolu que l'on espère d'elle, embourbée dans son socle social.
Je voudrais terminer cette fiche sur une réflexion personnelle annoncée au premier paragraphe.
Il me semble qu'Epstein, comme les puissants corrompus qui l'ont protégé, est le reflet d'un concours de circonstances, particulièrement présentes dans notre société actuelle où l'individualisme narcissique gourmand remplace les valeurs sociales, les codes de conduite, qui encadraient majoritairement les hommes des sociétés précédentes. Un nihilisme que l'accès à la richesse et donc à la puissance a rendu excessivement (abusivement ?) facile par l'explosion des outils financiers des sociétés évoluées et qui a contribué à tourner de nombreuses têtes.
Plus aucune religion ou idéologie transcendante n'encadrent par leurs valeurs les comportements de ces hommes dont la réussite matérielle est pour eux le garant de leur supériorité et de leur droit à agir comme bon leur semble. Le souvenir même de ces valeurs, qui a longtemps perduré en dépit de la perte de la foi qui les confortait, s'efface. Devant ce vide inquiétant qu'ils découvrent, reste leur égo, ses désirs, ses plaisirs, qui deviennent leurs seuls maîtres. Ils ne forment plus une société avec ceux qui les entourent. Ces derniers perdent leur statut de semblables et deviennent ainsi de simples objets de leurs désirs.
Un très grand livre par ce qu'il dit et par ce qu'il évoque, car il semble bien qu'Epstein, d'un monstre, devienne pour partie un archétype qu'il est de notre intérêt de détecter à temps.
First (2026), 350 pages
Conception & réalisation