Il va être ici question de masques, qui ne sont pas nécessairement des objets de carnaval, sauf à penser que l'existence n'est que cela. Il sera aussi question de vérité, mot dangereux, indéfinissable et qui peut-être devient le masque chez ceux qui prétendent la trouver derrière lui.
On peut, en revanche, se demander ce que serait le monde sans masques, à commencer par celui de Dieu, que l'on conçoit immatériel et donc invisible et muet, formant ainsi le masque le plus parfait derrière lequel il se cache pour accorder une grâce divine aussi capricieuse que les choix stratégiques d'un président d'Amérique ?
C'est donc ainsi que Jacques Esprit (1611-1678) dans ce livre, après une subtile présentation de Pascal Quignard, nous désabuse sur les comportements humains, en arrachant les masques de nos vertus. Ceci peut confirmer d'ailleurs, par le fait que nous allons toujours masqués, notre création à l'image d'un Dieu au masque parfait, mais où nous sommes hélas dépourvus de cette immatérialité qui fait que dévoilés, nous semblons des monstres, quand nous devons espérer que le masque divin n'en cache pas un autre, aussi redoutable !

 

 

Résumons. L'amour de la vérité a conduit ce 17e siècle, où la raison fit quelques progrès, à questionner les mots qui nommaient les concepts du passé. D'aucuns remettaient en jeu la qualité des sagesses anciennes, certains les dogmes établis, d'autres enfin, comme Esprit ou La Rochefoucauld, son ami proche, les vertus des hommes. Entreprise dangereuse, car déstabilisatrice, mais en ligne avec cet humanisme faisant de l'homme, grâce à sa raison, le juge en dernier recours de la véracité et de la pertinence de ce qui le concerne.

 

La Rochefoucauld, probablement incertain quant à sa foi, fut pondéré et spirituel dans cette entreprise, quand Esprit, sans doute encore imprégné de l'absolu divin, avança comme un bulldozer, un scraper, arrachant sans vergogne nos masques les plus respectés, nos vertus. L'entreprise de démolition fut sans pitié, clouant dans ce livre au pilori 53 vertus, allant de la clémence à la fermeté, en passant par tout ce qu'on imagine de bon et de juste. Esprit ne les voit jamais que comme masques, dissimulant les piliers de notre présence au monde que sont nos désirs, notre intérêt, notre égoïsme. Esprit, en janséniste convaincu, conçoit ainsi l'homme comme projeté dans le monde, traînant attaché à lui le boulet du péché originel qui en fait une masse de vices qu'il cache sous les masques des vertus. Et en homme nouveau du siècle de la raison naissante, il entend bien en faire la preuve par les faits qu'il présente, non à notre cœur, mais à notre entendement.

 

Non qu'Esprit doutât des vertus dont il démontre la fausseté dans le monde civil, ce qu'il ne cesse de nous rappeler à la fin de chacun de ses 53 chapitres, après que la tornade de sa soif de vérité se soit attachée à tout détruire méthodiquement. Il ouvre alors chaque fois les portes de l'accès à ces vertus, mais par le chemin de la foi et par lui seul. Y croyait-il vraiment ? Son absolutisme destructeur permet de le penser, mais comme il le dit lui-même, l'homme est un tel paquet de vices qu'il pourrait aussi bien porter ici le masque des masques !

 

Notons aussi qu'Esprit ne dit pas qu'il convient d'abandonner nos masques, sans doute conscient que, sans eux, notre entente sociale brûlerait dans le feu de la violence de luttes d'intérêt irrémédiables. Il nous incite seulement à tendre vers un accord plus profond entre notre apparence et la réalité qu'elle recouvre. Sans doute, en revanche, conscients après cette lecture des masques que nous et nos interlocuteurs portons pour survivre, aurons-nous fait quelques progrès et garderons-nous une respectable distance devant les expressions des vertus de nos interlocuteurs... et des nôtres. Car, n'est-ce pas au prix du maintien de nos masques que nos relations humaines seront en paix ? N'est-ce pas d'ailleurs ce comportement que l'on qualifie de civilisé ? Plaignons au passage certains de nos contemporains, affligés par une prostate du cerveau qui les conduits à ne laisser passer qu'une irréfragable transparence dans la conduite des rapports sociaux !

 

Merci enfin à Pascal Quignard qui en une soixantaine de pages remarquables ouvre notre esprit à cette lecture et le dote d'un gilet pare-balles en prévision de la mitraille destructrice qui nous attend dans ce livre. Il le fait dans son style allusif et élégant, sans appel excessif au raisonnement ni à la preuve de ce qu'il avance, mais demande plutôt notre empathie face à la pensée forte d'Esprit, même si elle est parfois discutable.

 

Un mot, encore. Si vous n'aimez pas vous voir dans un miroir, ne lisez pas ce livre horrifique. Vous y verriez un monstre drapé d'un peu de civilité, assez transparente et pas très agréable à contempler ! Sinon, allez-y sans vergogne, mais ne laissez pas tomber vos masques au risque de devenir ce monstre asocial, plus proche de la bête que de l'homme !

 

Séguier (2025), 555 pages