Ce roman est une réussite, dans un mode sombre. L'écriture est vivante, riche en dialogues et l'intrigue raisonnablement crédible et prenante. Une belle histoire de deuil à faire et d'exil à réussir. Deux peines profondes se croisent, s'épaulent et se dissolvent au creux de destins, comme toujours, imparfaits.

 

Le poids que porte Astrid est si lourd qu'il en est presque insupportable et l'incite à fuir tout ce qui avait été sa vie pour se réfugier loin des souvenirs et des hommes. Elle choisit une vie simple et frugale, au contact de la nature et à la périphérie de la vie sociale, au milieu de la montagne, de la neige et du silence.  Dans une cabane.

Soraya, syrienne, subit les crimes d'Assad et perd sa famille, la décidant à fuir son pays. Un parcours meurtrier où elle croise l'horreur et le spectre de sa propre mort la conduit, épuisée, près de la cabane, où Astrid, par chance, la recueille. Elle découvre aussi qu'elle est enceinte des œuvres d'un violeur croisé sur son parcours.

Les deux femmes, bloquées par leurs douleurs qui les cadenassent, vont peu à peu s'ouvrir l'une à l'autre. La naissance de l'enfant du viol est une maternité inacceptable pour Soraya et une charge finalement bienfaisante pour Astrid. Mais pèse sur elles une double hypothèque, la clandestinité de Soraya et la naissance non déclarée du bébé.

Tout le livre est là. Ces deux femmes s'entraident, par leurs présences et par leurs actes, confirmant, s'il en est nécessaire, que l'homme est un être social trouvant son équilibre dans la conversation, l'amitié ou l'amour et dans la conscience d'une utilité à son entourage. C'est le thème principal du livre qui fait qu'on s'y sent bien, malgré les charges si lourdes des deux femmes. Notons au passage qu'il y a certainement chez l'auteur une profonde détestation de l'automobile à qui elle prête les méfaits structurants de ce récit !

Le rythme, un peu lent au début du livre, trouve vite son tempo et les rappels, en décalage, du passé, comme un écho viscéral du malheur, nous font progressivement toucher du doigt le poids de ce qui doit être supporté pour continuer à vivre. On partage avec compassion le destin difficile de ces deux femmes et, avec elles, la recherche des issues. Un beau livre.

Les Escales (2024), 345 pages