Une histoire de l'humanité
Le titre ne doit pas rebuter un lecteur peu au fait de l'art de la finance. Car ce qui nous est raconté ici avec simplicité est l'histoire, fort bien illustrée, du rôle majeur, dans l'évolution de nos civilisations, qu'ont joué les monnaies inventées par l'homme au cours de son développement. On l'oublie souvent, mais sans cette invention, nous ne saurions pas disposer, en bien comme en mal, des découvertes de ces civilisations. L'argent, appuyé sur une matière ou sur la confiance, a été essentiel à la maîtrise de notre destin et justifie le sous-titre de cet essai remarquable et d'une lecture simple et agréable.
Prenons un instant pour comprendre ce qu'apporte une monnaie. Sans elle, l'homme produit pour sa survie et pratique un peu de troc. Une vie fermée sur soi, libre, mais inquiète, celle de la paysannerie d'il y a encore 100 ans, où s'éduquer était un luxe, comme se soigner ou se divertir. L'échange était rare et réservé à des cas indispensables et limités dans un cercle restreint. On proposait alors ses biens au marché, s'il y en avait un et parfois même on réglait le médecin avec un canard !
L'arrivée dans l'histoire il y a environ 5000 ans d'un facilitateur d'échange, la monnaie, fut un acte naturel et spontané, comme l'est aujourd'hui en Afrique l'échange de minutes de téléphone (le M-pesa), face à la rareté de la monnaie des pays. Disposer de monnaie a deux effets majeurs. L'un est de disposer potentiellement de tous les biens du monde, l'autre de développer chez l'homme une forme d'intelligence créative pour monnayer ses produits, sa force de travail et son intelligence à proposer biens et services utiles et désirables. C'est en réalité par l'échange et par l'argent qui le permet qu'une conscience apaisée de l'autre, passant d'un risque à un partenaire, s'est répandue dans les civilisations, ce qui justifie le sous-titre du livre. L'argent et sa disposition ont bien été ainsi des moteurs de nos civilisations.
Mais ce n'est pas tout, comme le montre le livre, nourri d'exemples parlants. Comme nous le savons, c'est le besoin de mémoriser les échanges pour honorer les engagements à terme qui a été à l'origine de l'écriture et du droit. L'idée de la dette est là et la tablette supportant l'écriture est déjà une forme de monnaie virtuelle. Plus fascinants encore, l'échange et les engagements liés sont une prise de conscience du rôle du temps dans la valeur de ces engagements ; un bien que je donne maintenant vaut plus que celui que je donnerai dans 10 ans. Un échange équitable entraîne donc une compensation que l'on appellera le taux d'intérêt, ce qui, au passage, montre que l'équité n'est pas la préoccupation de certaines religions. Et, pour le calculer, nous aurons besoin de mathématiques et de rationalité ! Ces exemples (et l'essai en propose bien d'autres) soulignent le moteur essentiel de civilisation représenté par l'échange et son support, l'argent.
N'oublions pas non plus combien les échanges sociaux de biens et de services que permet l'argent sont aussi des échanges d'idées et de savoir-faire et une mesure universelle de valeur, désenclavant ainsi l'homme de son cercle proche. Notons aussi la simultanéité du développement des économies et de l'art, comme ce qui eut lieu à Venise, Florence, Amsterdam ou en Allemagne du Nord, par exemple.
Mais cette structuration des destins par l'échange a eu simultanément la caractéristique d'exiger la liberté nécessaire à l'homme pour pouvoir en profiter et en retirer le bénéfice matériel, le chargeant en même temps de la responsabilité de ses actes. Un marchand libre s'oppose alors aux prétentions dogmatiques des dieux (et surtout de leurs clergés prédateurs) et celles aussi toxiques des autres féodalités. Ne cherchons pas ailleurs les échecs économiques des pays sous dogme religieux ou idéologique où, en fin de compte l'économie locale est proche du pillage. La Chine a su ménager, non sans mal et sans soubresauts, l'espace de liberté marchande qui l'a conduite là où elle est aujourd'hui, même si la fragilité de sa position subsiste.
Il faut lire ce livre éclairant pour mieux comprendre le lien majeur entre économie et civilisation, dont quelques ignorants bien-pensants s'offusquent encore de nos jours. Quand on ne comprend pas, on condamne. Partager un gâteau ne suppose-t-il pas d'en avoir un ?
Il faut le lire aussi pour ce qu'il nous communique, avec simplicité, sur le fonctionnement de l'économie, des monnaies, des banques, de l'or et sur la vanité condamnable des cryptomonnaies.
Il faut le lire enfin pour la sagesse prudente qu'il manifeste lorsqu'il montre combien l'évolution de l'économie ressemble à la complexité du mécanisme de l'évolution où, certes, des lois existent, mais où elles agissent toutes ensemble et rétroactivement, rendant l'approche rationnelle déductive inopérante et réclamant un progrès dans l'approche systémique.
Il faut le lire surtout pour les bons moments que l'on passe à sa lecture, en découvrant, par exemple les aventures de John Law, de Gutenberg ou d'autres, montrant qu'un livre n'a nul besoin d'être ennuyeux pour être bon, même dans des sujets austères comme celui de la monnaie !
Presses de la Cité (2024), 338 pages
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