Ce roman d'un jeune écrivain suisse est une grande réussite. Avec simplicité et toujours factuel, il nous invite à partager le parcours fort bouleversé des membres d'une grande famille hongroise du XXe siècle. Mais surtout, il nous pose, à chaque page, la question de ce que nous aurions fait à leur place, quand tout ce qui était constitutif de leurs comportements vole en éclat. Quelle part prennent nos choix, nos actes, nos renoncements, dans la conduite d'un destin dominé par ce sur quoi nous sommes impuissants, voici la question clé de ce livre touchant.

 

Les guerres suicidaires et dévastatrices de l'Europe du XXe siècle ont été, particulièrement pour l'Europe centrale, un drame social, en même temps qu'un espoir que tout pouvait changer en mieux. Là où cet espoir fut coiffé par l'idéologie totalitaire du communisme, les peuples ont retrouvé la déshumanisation déjà vécue plus tôt avec le nazisme. Notre famille hongroise aura ainsi vécu deux drames successifs, qu’elle a dû subir du côté des perdants et tracer, malgré tout, un chemin de survie.

La réussite du roman a surtout pour origine l'humanité touchante que revêt la description de ces existences broyées par la folie des temps. Racisme, idéologies sans pitié, autoritarismes impitoyables et mépris des êtres, voilà contre quoi doivent se débattre nos héros et particulièrement un jeune noble, Lajos Lazar, encore convaincu d'avoir à porter la lourde charge de son nom et de l'honneur de sa famille. Il réussira un temps, mais tout lui sera retiré, arraché, jusqu'à sa dignité la plus intime.

Un roman puissant, riche et profondément dérangeant, qui donne à la fuite un dernier espoir de rédemption. Y croit-il lui-même, ce jeune auteur lucide ? Où, dans cette terre de 2026 résonnant à nouveau de bruit de bottes et de rêves totalitaires, où que l'on se dirige, existe cet espoir ? Cette terre où, génération après génération, la disparition de ceux qui ont souffert permet à ceux qui prennent leur place de recommencer les mêmes erreurs parce qu'ils ne savent plus ou ne veulent plus savoir ?

Un livre fort et prégnant qui, sous son habit historique, cache une profondeur insondable.

Belfond (2026), 350 pages