Deux auteurs compétents et expérimentés prennent ici la plume pour faire le tour d'un concept pas toujours bien compris et fort malmené de nos jours : l'Occident. Ils apportent les éléments historiques qui ont fondé ce concept et lui ont, pour un temps, conféré puissance et exemplarité mondiale. Ils constatent aussi son messianisme, souvent violent, axé sur l'universalité supposée de ses valeurs. Mais ils observent aussi que cette époque a pris fin, quand l'Occident a perdu le monopole de la puissance, sans qu'il ait encore abandonné certain de ses comportements hégémonistes. Sans négliger sa division en cours entre US et Europe. Une tension internationale forte résulte des conséquences de ces constatations et les auteurs s'interrogent ici, sous forme de dialogue, sur les causes précises et les issues envisageables à cette situation. Un livre riche et utile.

 

L'Occident s'est particulièrement construit sur l'acquis de la Révolution française, à savoir qu'existe une valeur universelle, partagée par tous les vivants, les Droits de l'Homme. En découlent de nombreuses règles, elles aussi universelles, telles que la liberté, la laïcité, la démocratie, etc. Ces règles ont largement contribué au développement économique et ont fondé la montée en puissance de l'Occident au 19e siècle. Il a alors développé en son sein l'impératif de l'imposer au reste du monde pour son bien, d'autant plus que sa puissance lui en conférait les moyens.

Les auteurs montrent bien combien cette vision interventionniste a échoué, laissant des stigmates lourds dans les populations victimes de cette fureur de convaincre. Elle a échoué, car elle a sous-estimé la force des cultures (des civilisations, dirait Huntington), fondatrices des groupes sociaux humains de notre planète. Et si certains ont résisté, d'autres ont été anéantis. De plus, des exemples comme celui du succès de la Chine aujourd'hui montrent que certains éléments de la civilisation occidentale (ici le capitalisme) peuvent être partagés par choix et assimilation et non par contrainte et ne remettent pas en cause la solidité de la civilisation qui l'accueille.

Les auteurs montrent aussi qu'au-delà de ces ennemis de l'intérieur, l'Occident a créé en son sein des lignes de faiblesse. Droits sans devoirs, individualisme faisant primer l'intérêt privé sur l'intérêt général, oubli des "commandements" sociaux, culture de la table rase, etc. Mais ils montrent aussi combien la libéralisation mondialiste du "Consensus de Washington" en 1989, qui réduit toute décision à ses performances économiques en ouvrant le monde sans freins, a appauvri l'Occident tout en développant ses concurrents et a généré le populisme en privant la classe moyenne des emplois exportés par la mondialisation vers des pays lointains et non remplacés.

Ce populisme nationaliste, en train d'aboutir aux USA, divise l'Occident entre une Amérique, encore puissante, mais fermée et aux valeurs non démocratiques, et une Europe qui tente de résister plus ou moins efficacement à cette vague, bien mal aidée par son Union. Les USA profitent de cette dé-démocratisation pour renouer avec leurs caractéristiques profondes et remplacent partout le droit et le débat par la force, réduisant par la même occasion la liberté de leur peuple, encore sidéré par cette vague. Quel allié seront-ils dans le futur ?

L'Europe, cette étendue qui va "de l'Atlantique à l'Oural", a sombré industriellement dans cette évolution et a ainsi perdu sa puissance. L'organisation qu'elle s'est donnée, l'UE, a failli en ne voyant rien venir ni industriellement ni internationalement, conduisant à l'actuel désastre. Le livre ne la cite pratiquement pas, préférant la méprise à l'injure, sauf pour rappeler qu'elle est sur la plupart des sujets en cause "ni compétente ni légitime". Il tente de penser le chemin démocratique qui pourrait conduire notre Europe à un renouveau et reste très général en préconisant une Europe "porc-épic" en matière de défense (faire peur), qui abandonne son prosélytisme quant à ses valeurs et qui soigne son économie et sa défense. On ne peut qu'être d'accord ; il reste à imaginer comment y arriver !

Même si la voie esquissée reste bien modeste et théorique, remercions ce livre de faire un point intelligent et documenté sur notre situation européenne dans le monde tel qu'il est. La béatitude n'est pas de mise.

Bascules (2026), 175 pages