Certains penseront"Encore un livre sur les nazis" ! On peut en effet parfois préférer l'oubli. Pourtant, les événements récents en Russie nous rappellent que ce qui faisait l'essence du nazisme possède encore ses germes ailleurs et que l'ignorer ou mal le comprendre est une faute qui nous met en danger et s'oppose aux valeurs que nous voulons défendre. Une agression est une agression. La destruction délibérée des civils désarmés reste inhumaine et ne saurait être considérée comme un succès, que ce soit en Ukraine, à Hiroshima à Hambourg à Dresde ou à Katyn. On dit d'ailleurs rarement que l'URSS, alliée de la première heure des nazis, a fait plus de morts civiles que l'Allemagne dans des conditions infâmes, sans qu'aucun "procès de Nuremberg" ne l'inquiète. Elle n'a pas reçu de semonces et n'a pas procédé à son examen de conscience. Ce livre nous aide à comprendre comment s'installe et se propage la sauvagerie au cœur des hommes si rien ne l'arrête. Comment la foi en des idées simples ( la patrie, Dieu, la race, le prolétaire, le CO², par exemple) asservit la conscience et rend le monde rationnellement fou. Ce fut le cas de Hess, honnête homme allemand et en même temps fanatique et criminel quand il croyait agir en bon citoyen.
 
Outre une biographie éclairante, cet ouvrage est un livre actualisé d'histoire qui bénéficie de la déclassification de documents confidentiels. Cette actualisation lui permet de lever un nombre important d'incertitudes concernant la conduite de ce fidèle lieutenant enamouré d'Hitler. Le lecteur découvrira que son voyage désespéré vers l'Angleterre avait été préparé sans qu'Hitler le sache, qu'il ne disposait pas de secrets particuliers, qu'il n'existait en Angleterre qu'une infime minorité d'aristocrates favorables à une entente avec les nazis, etc. L'histoire assez étrange de Hess avait donné lieu à des spéculations et des thèses complotistes sur ces sujets et d'autres. Le livre rappelle, en les infirmant, qu'un peu de bon sens aurait suffi souvent à faire la plupart des obstacles à ce nécessaire nettoyage.
 
Mais ce qui m'a encore une fois fasciné à la lecture de cette biographie est la pétrification graduelle de la raison quand s'installe la révélation qu'apporte une idée simple, forte, qu'elle ait avec la réalité un rapport ou pas. L'Allemagne d'après la Première Guerre, bien décrite dans ce livre, vivait sur deux croyances : le "coup de poignard dans le dos", infondé, suite à la guerre et la menace judéocommuniste, mélangeant la crainte justifiée d'une idée politique fausse et rapidement génératrice de malheurs et de crimes, au manque de lucidité d'intellectuels, pas toujours juifs, face à ce communisme toxique. Ajoutons-y pour l'Allemagne, comme pour la Russie actuelle, un souci d'extension territoriale, au mépris du droit des peuples, hier comme aujourd'hui. Hess fut le doctrinaire convaincu de ces idées et savait les traduire avantageusement à son maître dont il tint souvent la plume. Ami de toujours du "Maître du chaos", il lui attribuait un rôle mystique de rédempteur de l'Allemagne blessée à qui il était prêt à sacrifier sa vie, comme il le prouvera naïvement lors de sa péripétie anglaise.
 
Ce qui fut vrai pour lui le fut aussi, avec des nuances, pour un peuple écrasé par la propagande de l'autocrate dont la qualité exceptionnelle d'orateur fut une arme majeure. Le peuple allemand a eu des motifs pour son aveuglement. Il venait en effet de perdre une guerre qu'il croyait avoir gagnée, les conditions de sa reddition étaient dramatiques, la situation économique d'après-guerre était effroyable, une inflation invraisemblable avait achevé de le ruiner, une guerre civile se préparait avec les communistes, le krach financier de 1929 avait anéanti une modeste reprise. Sait-on toujours si ce qui vous aspire n'est pas un trou noir ? Mais la solution "brutale", comme la qualifie Himmler, où toute humanité, toute justice, disparaissait dans la conduite du pays, ne mérite aucune excuse, au même titre que le massacre racial des juifs. Mais les Allemands vont toujours au bout de leurs entreprises, bonnes ou mauvaises ! Sans complaisance, le livre décrit cette évolution à laquelle Hess a largement contribué au cœur de la clique qui entourait le Führer.
 
Merci à ce livre d'une lecture facile pour cette piqure de rappel sur ce qui fut un des drames du siècle passé, plutôt riche dans ce domaine et pour des éclairages enrichissants sur les mécanismes qui les animent, hier comme aujourd'hui. Méfions-nous de la fascination pour les idées simples et les hommes providentiels. On le sait, mais il est utile de le répéter.
 
Perrin (2019), 657 pages