De la résistance à la dissuasion nucléaire

À travers cette magnifique biographie d'un homme exceptionnel, le Général Ailleret (ChA), ce livre est un voyage historique, documenté avec soin et sans romantisme, parmi les soubresauts d'une nation qui a bien failli disparaître à plusieurs reprises, la nôtre.
Il est surtout le récit réel des actions menées par des hommes exceptionnels, comme lui et Charles de Gaulle, mais pas seulement, pour porter remède à ces moments tragiques de notre histoire.

 

L'étrange défaite de 1940 (cf. l'excellent livre de Marc Bloch) prend ChA au dépourvu, issu d'une famille militaire et polytechnicien lui-même, ayant choisi l'armée. Il refuse la reddition et s'engage dans la résistance dont le cauchemar organisationnel est ici parfaitement décrit. Maquis, capture et envoi à Buchenwald dont il rechapera. On apprend là beaucoup sur l'incroyable difficulté à structurer une force de libération, au coeur des divergences politiques, dans un monde menaçant où la vie compte peu.
ChA devra souvent se reposer sur sa rigueur morale et sa conviction que la liberté se gagne, pour trouver son chemin et ne pas sombrer.

De retour au pays, convaincu de l'inefficacité de la pensée stratégique militaire qui a conduit à la défaite qui en serait restée une sans de Gaulle, il va chercher un moyen lui permettant, dans ses fonctions, de contribuer à redresser cette pensée stratégique. On ne manquera pas d'apprécier la qualité de sa réflexion qui provoquera de multiples réactions dans son entourage.

Il prend alors conscience du fait que l'introduction du nucléaire dans l'armement est un levier pour réussir son ambition de rénovation stratégique et il va y consacrer 10 ans de sa carrière. Quand le 13 février 1960 eut lieu la première explosion, avec succès (Gerboise bleue), ChA, qui avait été responsable de cette expérimentation, savait que la stratégie militaire était par nécessité et définitivement sur d'autres rails.

Cependant, c'est en Algérie qu'il est envoyé commander une région. Expérience difficile, mais formatrice, d'autant que se déroule alors le "putsch" d'Alger. Là également, nous apprenons beaucoup sur ces moments désastreux.
Il saura si bien s'y comporter que de Gaulle lui confiera alors un poste de Commandant supérieur interarmées de l'Algérie pour à la fois rétablir la dignité de l'armée, mais aussi pour préparer l'indépendance. Tâche incroyablement complexe et dangereuse où il confirmera sa valeur face à des dangers multiformes, dont un OAS actif.

De retour en métropole, nommé Chef d’état-major des armées, il se consacrera à la mise en place de deux tâches majeures, la relation transatlantique que de Gaulle restreint pour conserver l'indépendance de la nation et la mise en place de la doctrine nucléaire qui est le moyen de cette indépendance et l'outil de la refonte de la stratégie militaire française. Il est frappant de constater combien la réaction du corps militaire fut réservée, voire hostile. Appuyé par le Chef d’État, il sut convaincre et réunir les hommes.
Il aura été un artisan majeur de ce qui, aujourd'hui, se découvre comme une heureuse décision stratégique, face au lâchage américain. À 61 ans, en 1968, il disparaît dans un accident (?) d'avion.

Ce livre, outre le récit d'une vie exceptionnelle, courageuse et déterminée, est aussi indirectement un exposé de la complexité de l'exercice de la responsabilité, chez ceux qui en sont capables, ceux qui donnent sens et respectabilité à l'action publique. L'antithèse parfaite de la situation politique dévoyée actuelle.
C'est aussi un magnifique livre d'histoire récente qu'il convient de lire pour nous aider à comprendre et anticiper la situation présente où, la notion de nation perd de son poids, et où la stratégie militaire de la défense du pays est en plein bouleversement, comme à l'époque du général Ailleret.
Un très grand livre.

Nouveau Monde (2026), 380 pages