makine frontieres
 
Quelle rage ! Notre société est certes pleine de contradictions, de désirs, d'illusions et l'auteur les pointe du doigt avec délectation et bien souvent avec justesse. Est-ce une raison pour jeter le bébé avec l'eau du bain ? Et pour fulminer sur toutes les activités humaines et donc sur la nullité des hommes ? De quels rêves est-ce la déception ? Quant à la solution proposée, à la H. D. Thoreau, elle vaut ce que valent les utopies : une marche garantie vers l'horreur. Est-ce moi qui quitte AM ou lui qui me quitte ?

 

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Comme l'immensité du Tibet, celle de la Taïga russe de l'est de la Sibérie est une révélatrice. La vraie vie (celle qui consiste a choisir entre deux parfums, Dior ou Chanel, par exemple) n'a pas cours là-bas. Les surcouches de civilisation s'effritent et laissent la statue interne de l'homme apparaître, dans ce qu'elle a d'essentiel. La morale elle-même n'est plus de mise si elle n'est qu'une convention. Seule reste celle qui s'est imprimée au fond de nous et qui colle à notre être. Notre cerveau limbique mène la danse, un peu gauchi par notre expérience. Et c'est sur cet homme là, pense AM, que peut se construire un monde, une autre vie. Proposition que je ne partage pas.

makine homme inconnu

 

Encore un très beau roman d'AM, humain et souvent émouvant. Une histoire qui pourrait être vraie et qui documente à la fois un monde soviétique passé cruel et violent et aussi et peut-être surtout, des rapports humains éternels, dominés par l'égoïsme et l'oubli.

AM nous rappelle d'abord combien l'époque soviétique aura pesé d'un poids destructeur sur ce grand pays, au-delà de sa catastrophe économique et écologique. Fonder un avenir, une organisation sociale, sur une idéologie déconnectée des hommes réels, conduisait naturellement à leur mépris. Et pire, à leur destruction pure et simple quand l'espoir de leur faire prendre la forme du moule idéal se dissipait. AM n'intellectualise rien ; il montre à travers ses personnages, en particulier Volski et Mila, comment une société, une "civilisation", se détruit en détruisant par la contrainte et l'oubli, ceux qui la composent.

Il dresse aussi, à travers Iana et Vlad, un portrait cocasse et désabusé de la nouvelle Russie où l'égoïsme jouisseur et sans racine, à l'argent facile, donne, pour un temps, l'illusion d'une civilisation d'abondance confondue avec le capitalisme. Les réveils seront durs, ce que la crise actuelle souligne.

Mais surtout, c'est l'histoire tragique de Volski et Mila qui rend ce livre attachant. L'un et l'autre sont, à leur manière, des héros, ayant donné aux autres ce qu'ils pouvaient, jusqu'à leur intégrité physique, sans en recevoir aucune reconnaissance. La vie absurde et déshumanisée qu'ils seront obligés de vivre ne sera en rien allégée par les mérites de leur passé.

Le dépit de ce sort injuste, odieux, révoltant, ils s'accrochent à la vie, qu'ils veulent simple, discrète et utile aux autres. Ils vivent cet espoir à travers leur amour que rien ne détruira. Et quand le partage de leur destin sur cette terre devient impossible et que la mort et le goulag seront leur lot, il leur reste le ciel, vers lequel l'un et l'autre tourneront, ensemble, leurs regards. Cette image magnifique vaut, pour moi, pour un sceau d'espoir, qu'AM place sur les destins détruits par l'inhumanité du monde.

L'écriture est belle, agréable à lire ; parfois, peut-être, un peu moins de virtuosité (au début, par exemple) se coulerait mieux dans cette histoire simple et belle. C'est bien peu, par rapport à tout ce qui fait le très beau roman qu'AM nous livre ici.

 

Seuil (2009) - 293 pages