mann montagne
 
Je suis à la fois fasciné et un peu déçu par ce livre exceptionnel. Un texte de près de mille pages n'est pas quelque chose qu'un auteur aurait écrit par hasard, par jeu. Mais il demande parfois au lecteur un effort dont je me demande si ce qu'il apporte le justifie. On y ressent une force littéraire éblouissante, un génie rare de la description des hommes, de leurs vies et de leurs relations sociales dans un milieu confiné, celui d'un sanatorium dans les années 1910. Mais, ce qui leur reste de liberté, outre les fonctions animales, est l'usage, pour certains, du jeu de leurs esprits. Est-ce le temps qui a passé, est-ce l'absence de culture en particulier scientifique, mais ces longs débats dans ce monde fermé, en particulier sur le temps, la maladie, la biologie, la société, accouchent d'une souris, ne règlent rien et ont conduit à la guerre. Publié en 1923, le texte aurait pu s'aider des percées décisives de la science et se faire plus critique de cette stérilité intellectuelle ! Il nous surprend heureusement en contrepartie, par sa qualité romanesque et la force des portraits humains qu'il dresse.

mann venise

 

Ce livre est le récit du combat que mène et perd un écrivain de plus de cinquante ans, célèbre et noble. Ce combat, qu'il identifie fort bien en lui trouvant de solides références mythologiques grecques, est celui d'un homme qui refuse les forces dionysiaques qu'il ressent en lui lorsqu'il tombe sous le charme d'un adolescent du même sexe que lui.

Cet homme a conduit sa vie sous l'empire apollinien de l'ordre et de la raison. Il en a tiré gloire, anoblissement et respect général. Il est ainsi totalement désarmé pour faire face à cet autre aspect de lui-même qu'il a toujours étouffé et sombre dans le délire et l'autodestruction.

Ce récit est le combat de Thomas Mann contre ce qu'il refuse en lui. Sa description des rites dionysiens (p.97/98) est une caricature que l'on pourrait croire inspirée par un croyant fondamentaliste. Au lieu d'y voir une part de soi à maîtriser, il y voit "luxure, frénésie et déchéance" imposée par le "Dieu étranger", Dionysos, alias une espèce de Satan ! Dans de telles dispositions d'esprit la chute est proche, on pourrait presque dire souhaitée, tant elle paraît insurmontable.

Autant cette éthique d'aveuglement me semble une erreur et une impasse, autant le livre est remarquablement écrit et construit.

 

Editions Fayard - Le livre de poche