Dans la vallée "À la fin des temps"

Ce récit, un peu nostalgique et en même temps plein d'espoir, m'a beaucoup touché. L'auteur relate ici son voyage dans le sud de la Bulgarie, son pays d'origine, région que la vague industrielle et la richesse n'ont pas visitée et dont les rares habitants conservent ainsi, presque en survie, un rapport vital et profond avec une nature qui, à la fois, les nourrit et les oppresse. Une nature qu'il faut comprendre, aimer et redouter et vivre pour cela dans une société bien différente de la nôtre dominée par les États nourriciers et protecteurs, où la nature est plus un lointain concept qu'une réalité vivante. Le style alerte, rempli d'anecdotes, aussi léger que le sujet est grave fait de ce récit un enchantement.

 

L'auteur a fait ce voyage pour retrouver une partie de son expérience passée, mais aussi pour se plonger dans ce qui reste encore d'un monde où l'homme se confronte, presque seul, à son destin, au cœur d'une nature dont la beauté le comble, mais sans pardon. Il développe alors un savoir non scientifique, plus ouvert, plus intuitif, généraliste, souvent un peu magique. Il sait le nom des plantes et leurs vertus, nourrissantes ou médicales, et accepte que certains humains soient visités par des forces qui n'ont pas de noms. Il consulte alors guérisseurs, chamanes, voyants, herboristes et autres devins, dont il reconnaît l'autorité de leur don ou de leur savoir et qui l'aident à ne pas rester seul face aux soubresauts de son destin et peut-être surtout à se voir lui-même tel qu'il est.

Nos sociétés souffrent de cette rupture avec le monde de la nature qui s'est éloigné de nous en raison de nos savoirs spécialisés et peu étendus. Merveilleuse profondeur des savoirs spécialisés, désolante ignorance de tout le reste. Diviser pour comprendre a été d'une efficacité redoutable, mais a exigé de nous des œillères sur ce qui n'est pas notre spécialité et a formé une société où les synthèses se font en dehors de nous, sous une autorité et une centralité qui a fait de nous des pions. Nous sommes aliénés et c'est ce que l'auteur fuit au cours de ce voyage où pour quelque temps encore elle rencontre des hommes vierges de cette maladie, pauvres, à l'espérance de vie courte, mais pleins, complets. Doit-on regretter cette évolution ? Cette question sans réponse est sans doute vaine, car il semble bien, ici, que l'histoire a un sens.

Alors, victimes de cet éloignement, très cartésien et très chrétien, nous avons fait de la nature un concept, ou plutôt des concepts, contribuant aux extravagances de notre siècle. Au lieu de nous unir, la nature ainsi conceptualisée nous divise et nous la concevons séparée de nous, comme une sorte d'objet. Ce livre nous fait réfléchir à cela et nous incite à reprendre le contrôle de notre indissoluble lien avec le tout. Ambition qui risque de rester peu opératoire, tant que nous ne retrouvons pas, par l'expérience, des raisons de la trouver juste et raisonnable.

Un grand miracle de cet ouvrage est la technique de récit utilisée par l'auteur, qui transforme un sujet profond, presque aride, en un roman qui se lit d'une traite, un roman léger et émouvant, nourri d'anecdotes, dressant des portraits magnifiques d'hommes simples, mais accomplis, et dont l'humanité nous éclabousse. Sans oublier les paysages superbes où se déroule la pérégrination heureuse et nostalgique de l'écrivain. Ses autres livres d'une structure analogue, L’Écho du lac et Lisière nous y avaient préparés !

Marchialy (2024), 572 pages