jroth grace
 
Si je n'ai qu'une affection modérée pour l’œuvre de Philip Roth, je suis beaucoup plus sensible à celle de Joseph Roth, auteur du présent livre et d'autres, passionnants, sur la fin de l'Empire austro-hongrois. Le rapprochement est non seulement lié à une homonymie qui peut prêter à confusion, mais aussi parce que l'un comme l'autre y décrivent la fin d'un monde qu'ils voient se transformer ou disparaître sous leurs yeux. Avec une nuance : Joseph décrit ici la fin du monde juif d'Europe Centrale, mais garde un espoir incarné par l'Amérique, alors terre promise, quand Philip voit cette terre promise dévoyée, mais ne discerne aucune autre issue que la contemplation de son nombril. De plus, JR possède une profonde empathie pour ses personnages et constate, sans condamner ni surtout juger leurs illusions, leurs triomphes, leurs fourvoiements. Un livre touchant et d'une grande humanité.

roth philip complot amerique

 

PR imagine le sort des USA à travers le sien si, en 1940, Roosevelt avait été remplacé par Lindbergh, sympathisant nazi. Isolationnisme et antisémitisme font alors cause commune pour refuser toute intervention en Europe, ce qui conduit à une déchirure de la famille de l'auteur, à l'image de la société américaine.

Le talent de l'écrivain sauve un livre, dont je ne comprends pas bien l'objet. Il y a des gens bien et des salauds aux USA ? Comme chez nous. L'antisémitisme y était latent ? Sans doute, mais moins qu'ailleurs. Pourquoi alors remuer cette fange et écrire un livre de plus sur ce pénible sujet ? Cela commence à peser autant que les innombrables récits de guerre avec les méchants nazis (certes, ils l'étaient !) et les bons qui résistent. De plus, cette uchronie n'a pas la crédibilité d'un travail d'histoire, même si, encore une fois, c'est remarquablement écrit.

J'aurais été intéressé par un travail d'écrivain sur l'inextricable mélange de bien et de mal qui nous caractérise et que la situation imaginée ici aurait permis d'aborder. Rien de cela ; les bons sont bons et les méchants, méchants. C'est vrai qu'on est en Amérique...

Quant à la pirouette finale et à la réhabilitation partielle de Lindbergh (PR redoutait un procès des héritiers ?), on aurait pu s'en passer.

Folio 4637 (2004) - 557 pages
 

roth j poids graceJoseph Roth (1894-1939) est Autrichien, un peu Polonais et juif, conscient de la montée de la barbarie après la chute des Habsbourg. Il publie en 1930, ce roman, transposition contemporaine et en Russie, du mythe de Job. Remarquablement écrit et précis (un roman HD !), ce texte magnifique conserve à nos yeux actuels, toute son humanité sensible.

Pour un croyant, c'est le Dieu qu'il révère qui le met à l'épreuve et le récompense, ici ou au-delà. La raison se révolte devant les lois impénétrables du dessein divin et leur cruauté, mais cette révolte est inutile et blasphématoire. La situation de JR, outre ses drames personnels, est en effet celle, par exemple de Stefan Zweig et pose la question du "pourquoi" de tant d'injustice. A cela aucune réponse rationnelle pour celui qui a la "grâce", autre que la soumission à son sort, soumission qui donne un sens à ce destin, mais aussi paix et réconfort, en dépit du poids qu'elle représente.

Pour un non-croyant, cette passivité est folle et indigne. Au lieu de se poser la question, naturelle, mais absurde, d'un "pourquoi", c'est celle d'un "comment" qui se pose. Comment en arrive-t-on là ? Des réponses rationnelles, au moins partielles, existent alors. Lisez, par exemple "George Mosse - Les racines intellectuelles du Troisième Reich".

JR sent bien que la révolte de Job est aussi l'expression d'un espoir. Celui que l'homme sait aménager par ses actes, au moins une partie de ce destin. Peut-être est-ce le sens de la fuite qui permettra de reprendre pied. Non, tout n'est sans doute pas dans les mains de l'éternel. Le poids de l'absence de grâce sera-t-il moins lourd que celui de la grâce ? Sans doute pas, mais il rendra à l'homme sa dignité.

Et c'est avec une infinie sympathie pour ses personnages que JR nous convie à les suivre, dans leurs oeuvres et dans leur pensée si souvent blessée, sans trancher la question spirituelle ici posée. Un livre émouvant et la description précise, détaillée, d'un monde qui s'éloigne.

Le Livre de Poche 3052 (2003) - 253 pages