perez reverte escrime
 
La nostalgie d'un code d'honneur guidant nos relations humaines est le thème profond de ce touchant roman. Préoccupation démodée, certes, à laquelle s'est substitué un code de la consommation et des droits individuels envahissants. Ici, notre maître d'armes n'en a cure et règle sa vie sur ce concept suranné. Respect de soi d'abord qui l'a conduit à dominer avec panache un art qui peu à peu se perd pour devenir ce qu'il nomme avec mépris un "sport". Il est convaincu qu'une arme est faite pour tuer celui qui menace son honneur et donc que celui-ci sera défendu à la mesure de la qualité du maniement de l'arme. Ainsi, avant de poser son fleuret au râtelier, il rêve de trouver la botte imparable, "la plus parfaite qui eût jamais surgi d'un cerveau humain". Quand sa vie ne tiendra plus qu'à un fil et en tuant le diable, il la trouvera, au mépris du dernier feu des sens qui a failli l'emporter.

perez reverte hommes de bien
 
La parution de l'Encyclopédie française à la fin du 18e siècle a créé une rupture que l'on a du mal à saisir, car elle mettait en cause les références culturelles qui justifiaient l'organisation de la société et en particulier Dieu et la royauté. Une nouvelle "Bible" venait de s'écrire. Le roman est l'aventure de deux académiciens espagnols, plutôt sensibles à l'esprit des "lumières", mandatés pour acquérir un exemplaire original de l'Encyclopédie. Le livre est interdit en France, mais surtout en Espagne, qui est encore sous le contrôle de l'inquisition à la fin du 18e siècle. L'aventure que vont vivre ces "deux hommes de bien" est pleine de rebondissements. Mais la valeur du roman tient aussi à  sa peinture de la vie en Espagne et en France en ce temps là, faite avec intelligence et érudition.

perez diagonale fou

Comme le canon "Fanfan" qui tire un peu court, il manque à ce livre une issue crédible à son intrigue policière pour atteindre sa cible. Mais, quel voyage intime, vivant, dans le Cadix du début du 19e siècle, assiégé par les troupes de Napoléon !

Evacuons d'abord le point faible. APR nous met l'eau à la bouche, le sang, devrais-je dire, avec une série de meurtres qui paraissent liés aux canonnades des Français. Il n'en sortira pas (et nous non plus) sauf à se contenter d'une pirouette quasi new-age qui ne convaincra personne et laisse un sentiment de trou d'air dans l'imagination de l'auteur.

En revanche, le roman tient par plusieurs aspects remarquables. La marine, ici à voile, est un domaine dont APR sait parler en connaisseur et avec un effet de présence que chaque lecteur ressentira. La vie dans Cadix assiégée, son insouciance, réelle ou feinte, sa vie mondaine, ses rites sociaux et religieux, son économie, sont des sujets traités ici de manière passionnante. N'oublions pas non plus cette plongée dans l'existence peu avenante des troupes, plus ou moins mercenaires et prédatrices et dans les souffrances qu'elles subissent et font subir. J'espère aussi que vous vous réjouirez, comme moi, devant la passion du beau coup de notre capitaine d'artillerie français ! Sans trop partager les angoisses de notre policier espagnol, têtu et fantaisiste et quelque peu intellectuel.

Mais ce qui m'a particulièrement attaché ici est cette constante "fin d'une époque" qui traverse le roman, à l'image des "Buddenbrook" de Thomas Mann. Chacun des personnages se meut dans un monde qui se termine et en ressent l'effet dans sa vie, ses affaires, ses amours. La marine, la guerre, l'économie, le commerce, la vie sociale, le rôle des femmes, la police, les croyances, etc., tout cela est bouleversé et est bouleversant pour ceux qui le subissent. Ce roman se situe en effet au coeur de ce tsunami porté par les idées universalistes des "Lumières" (et les armes) de ce 18e siècle qui vient de se terminer.

Alors, même si, comme moi, vous trouvez ce roman parfois long, traînant, faseyant, devrais-je dire, ne le lâchez pas en route ; il vous récompensera.

Seuil (2011) - 766 pages