"Il n'existe qu'une langue pour exprimer des vérités absolues : la langue de bois"
Ce livre japonais, écrit en 1686, est un véritable roman, un des tout premiers en date de ce pays. C'est d'ailleurs Saikaku qui créa ce genre au Japon et se rendit très célèbre, en particulier avec son livre " Cinq amoureuses ".
Une femme âgée, ancienne courtisane, raconte à des jeunes gens sa vie extraordinairement mouvementée, qui la conduira à la déchéance et en fin de compte à une paisible retraite dans un bien modeste ermitage. Le fil conducteur de cette existence est son 'amour de la volupté' dans un univers si différent du notre. Ballottée par une vie qu'elle voulait plus libre qu'il ne convenait en son temps, elle devient courtisane, profession beaucoup plus libre et acceptée qu'elle ne l'est de notre temps et dans nos contrées.Elle en sortira d'ailleurs souvent, pour y revenir occasionnellement, lorsque le son désir l'y pousse, ou, plus tard, lorsque tout simplement elle aura besoin de manger.
Ce livre est donc un récit haut en couleurs de cet univers du vieux Japon urbain du 17ème siècle, et tout particulièrement de ce monde des courtisanes, codé, structuré à l'extrême à la fois brillant et sordide. On y découvre combien il est difficile de conserver son 'classement' et que la descente de la longue échelle des rangs de valeur et de prestige est dure et impitoyable. Combien de fois n'avouera-t-elle pas son dégoût et la misère de sa condition, tout particulièrement à la fin de sa vie.
Mais tout au long de ce récit, accompagné de belles gravures, nous apprenons à rencontrer le monde japonais de la ville, ici Osaka. Nous y découvrons aussi la vie de cette classe émergeante du Japon d'alors, les petits entrepreneurs (les chônins) qui seront à l'origine de cette classe moyenne sans laquelle deux siècles plus tard le Japon n'aurait sans doute pas réussi son entrée fracassante dans le 20ème siècle.
Un grand plaisir de lecture, doublé d'un enrichissement de notre compréhension de cet insaisissable pays.
Ce livre, humaniste, est étymologiquement politique en s'intéressant à la place de l'homme dans la cité, ou plutôt à son absence de place dans la mégacité. POP procèdera d'ailleurs à une analyse passionnante de la ville et de sa dérive actuelle, la mégacité, caricature d'impuissance.
Un constat, d'abord, celui de la croissance explosive des cités et de la lente dérive vers l'impuissance de leurs systèmes de pouvoir et de régulation, débordés par le nombre.
Devant cette situation la réponse du 20ème siècle, a été de pousser les pratiques du 19ème jusqu'à l'absurde, l'inhumain, l'inacceptable : idéologies de masse, consommation et marchés de masse, culture de masse, urbanisation de masse. Et l'individu voit son identité singulière laminée, pour pouvoir entrer comme une molécule dans la pâte des lendemains qui chantent. Il n'y a plus d'individus qui pensent, souffrent ou jouissent, il reste des flux, des moyennes, des statistiques, une masse. La dimension spirituelle dont l'être individuel unique est le support en prend un sérieux coup ! Non que cette dimension soit "disqualifiée", comme le dit l'auteur, mais elle devient estompée, floue, derrière l'écran des valeurs matérielles triomphantes qui ont permis cet accroissement spectaculaire, historiquement inouï de la richesse et du nombre des hommes sur terre. Comme le rappelle Hannah Arendt dans "Condition de l'homme moderne", ce sont les valeurs de l'homme au travail qui sont aujourd'hui à la parade, à cause de leur succès.
Devant cette situation, où les limites de tolérance se font jour, que faire ? Comment répondre à cette perte d'identité frustrante, quand les idéologies qui n'étaient que des leurres ont toutes failli, et quand, quoi qu'on en dise, les valeurs capitalistes dominantes n'ont ni la puissance globale, ni même l'objet de se substituer à ces idéologies. Sont-elles autre chose d'ailleurs qu'une variante de valeurs de l'homme au travail ? Si l'on ne croit plus aux chances des méthodes de traitement des masses dans l'esprit de ce qui a été fait au 20ème siècle, et si on refuse le retour aux vieilles idéologies religieuses qui ont elles aussi fait la preuve de leur insuffisance quand elles ne se transforment pas en barbaries, convenons que la voie parait bouchée !
A travers une digression sur la perspective dans la peinture asiatique, POP nous achemine à sa thèse : abandonnons l'espoir de bâtir une cité idéale stable, fixe, hiérarchisée jusqu'aux cieux et laissons au mouvement, à la formation (et la disparition) de communautés spontanées, fluides, furtives et ouvertes, le soin de dessiner la forme d'un ordre à venir, plus combinatoire que hiérarchique, plus adaptable qu'idéal et qui trouvera peu à peu sa matérialité dans une nouvelle organisation politique et dans l'urbanisme. En cela, les technologies de l'information, l'internet, sont des atouts nouveaux qui rendent cette fluidité possible, ces expériences, pour la première fois, envisageables .
Tout cela se lit avec gourmandise, dès lors que l'on est concerné par une telle réflexion politique. POP fait pardonner une certaine superficialité de ses attendus par des traits d'intelligence des choses et du monde, qui touchent au but.
Il n'en reste pas moins une interrogation lancinante posée par cette vision. C'est à une phase d'expérimentation et d'adaptation profonde que nous sommes conviés ; or nous sortons d'un siècle d'expérimentation humaine stérile et cruelle. Ne prenons nous pas le même risque ? Cette expérimentation est d'ailleurs en cours ; de quels excès n'est-elle pas accompagnée ? Quand l'homme croit détenir une vérité sociale ou spirituelle il devient un loup sanguinaire pour l'imposer, comme l'histoire l'a prouvé. Quelles valeurs, quels instruments de contrôle sauraient conduire sans accident une telle expérience ? Nous n'échapperons pas à la réponse à cette question.
Éditions Le cherche midi (2001)
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