"Il n'existe qu'une langue pour exprimer des vérités absolues : la langue de bois"
Léo Perutz né à Prague en 1882 est mort en 1957. Juif, il devra quitter Vienne au moment de l'Anschluss et s'installera en Palestine. Venu tard à la littérature, il n'écrira que 13 romans.
Celui-ci date des dernières années de sa vie et ne sera publié qu'en 1959, après sa mort. L'histoire est simple et linéaire. Dans la ville de Milan, en 1498 Léonard de Vinci peint une oeuvre majeure pour un couvent et veut en faire un témoignage de son génie à la postérité. Il ne s'accorde aucune faiblesse et bute sur une difficulté qu'il veut résoudre à tout prix avant de terminer son oeuvre. En effet, il ne trouve pas de modèle au Judas de la Cène qu'il est en train de peindre et passe son temps à le rechercher dans tous les lieux de Milan. En fait il ne sait pas ce qu'est un traître et ce roman est le cheminement de Léonard vers cette "vérité" qu'un traître (à qui Jésus n'accordera pas son pardon !) est un homme qui a trahi l'amour ; encore faut-il qu'il ait aimé... Jésus aurait tout pardonné sauf cela.
Au delà de cette thèse, sympathique mais discutable, ce roman se lit comme une aventure, bien écrite, à la lecture facile et coulante. Le cadre historique est un prétexte, un décor, mais l'Histoire n'y trouvera certes pas son compte. Les personnages sont précis et bien campés sauf un Léonard un peu absent. En revanche le personnage qui sera le 'Judas de Léonard' et qui assassine son amour pour réaliser ses plans dérisoires est remarquablement traité. L'intrigue nous retient jusqu'à la dernière page sans faiblir. Les dialogues sont extrêmement vivants et en parfaite adéquation avec les personnages. On ne s'ennuie pas pendant les quelques heures de cette lecture qui plaira à tous.
Éditions Phébus 1989
Je recommande vivement la lecture de ce livre écrit en 1994 à ceux que la fréquentation des sciences ne rebute pas, qui ont un bagage minimal de physique, et une disposition à la logique suffisants. Mais cela ne devrait-il pas, dans le monde tel qu'il est, être au coeur de notre culture ? Les erreurs proférées parfois par des personnages par ailleurs biens sous tous rapports et ayant fait de longues études en font douter...
Roland Omnès est un physicien théoricien qui a beaucoup contribué et participé à la vie intense des années d'explosion de la physique des particules élémentaires, ce qui lui donne une grande autorité sur les sujets abordés.
Lire la suite... Roland Omnès, Philosophie de la science contemporaine
Ce roman, de forme classique et écrit en 1904, présente en 500 pages la vie d'un état imaginaire indépendant d'amérique centrale, le Costaguana, dont à la fin du récit une région riche fera sécession, Sulaco. Conrad nous fait partager la vie d'un peuple ballotté entre ses gouvernants incapables, immoraux et corrompus, et un groupe d'européens exploitant une mine d'argent, seule richesse locale stable. La description des conditions de vie de ces hommes est incroyablement riche, sensible, et dégage une impression forte de vérité. De cette richesse émerge le profil de Nostromo, homme au caractère fort, qui impose sa volonté au peuple de Sulaco qui l'admire. Ce personnage, qui à bon escient doutera de son rôle d'intermédiaire, presqu'asservi aux intérêts des européens,succombera néanmoins à la force d'attraction de l'argent de la mine. Sa fin, en forme de châtiment, revêt l'absudité des choses de la vie...
Il serait difficile de noter tous les autres personnages qui apparaissent dans ce livre foisonnant. Notons au passage le docteur Monygham, européen réaliste et pessimiste, Charles Gould, le maître de la mine, idéaliste et dont on va reparler, son épouse lucide et sensible, Martin Decoud, illuminé visionnaire, les frères Moreno, aventuriers locaux "révolutionnaires" faisant le coup de feu pour leur poche et tant d'autres auxquels on croit.
Mais surtout, il me semble que ce livre propose une réflexion intelligente et parfaitement d'actualité sur le développement de ces pays instables, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il y en a encore beaucoup ! L'essence de ce débat est en gros la suivante : développer l'économie de ces pays en s'y enrichissant, y compris par la "colonisation", est un acte utile puisque cela oblige, en face de l'illégalité et du désordre existants, à y faire régner l'ordre et la sécurité sans lequel aucune industrie ne peut vivre, ni aucune institution s'établir. Et derrière, peut être, viendront la justice et la liberté. C'est l'idéal progressiste de Charles Gould que l'on qualifierait de libéral aujourd'hui.
En face s'oppose le thème pessimiste exprimé par le docteur Monygham : non, l'arrivée de l'argent corrompt et la rapacité des hommes en sera exacerbée. C'est, semble-t-il, la thèse de Conrad. Alors ? Au lecteur de forger sa propre position.
Un mot, encore sur la forme de ce livre. L'auteur joue, comme au cinéma, avec le temps : retours, incursions dans le futur, au milieu de plages plus classiques et linéaires. Cela oblige à une attention assez soutenue qui fait que l'on conserve de ce livre une impression plutôt forte et présente.
Un très beau livre qui va bien au delà du récit d'aventure réussit qu'il est aussi.
Éditions Folio classique (1992)
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