"Il n'existe qu'une langue pour exprimer des vérités absolues : la langue de bois"
Voici le journal d'une femme intellectuelle russe, chassée par les Soviétiques et qui pour survivre à Vienne devient crémière. Exil, méfiance, misère partout présente, incertitude du lendemain, peur parfois, l'épreuve est permanente et en aurait abattu plus d'un, moins déterminé qu'Alia.
Ce très beau livre fait suite à "Aube de vie et aube de mort", après le mariage d'Alia avec un prisonnier autrichien et leur fuite de Russie. Leur Autriche, dont ils attendaient merveille, est un pauvre pays, dévoré par le chômage et la misère. Il faut lire ce récit, où à petits pas, dans l'horreur du détail, Alia nous fait toucher ce que souffrir veut dire, aussi bien pour elle que pour ses clients autrichiens ! Sans une plainte, sans récrimination, sans accuser qui que ce soit de lui réserver une vie si dure.
Ce monde, qui ne sait plus où il va, n'incite pas à la tendresse ou à la compassion. Une facture en retard et c'est la faillite. Mais, puisque c'est la vie qui va, surgissent, sans qu'on les attende, des moments brefs de beauté ou de plénitude. Alia ne renonce jamais et surtout pas au bonheur. La nuit, en particulier, son esprit s'envole vers sa Russie idéalisée, sorte de paradis virtuel.
Un livre poignant, pour qui peut encore, dans les hurlements de notre monde qui ne sait plus que s'indigner, garder son coeur ouvert.
"Les seuls êtres pour lesquels nous serions prêts désormais, s'il le fallait absolument, à mettre en jeu notre existence sont d'abord et avant tout des humains, non plus des idéaux politiques ou religieux..." Loin de n'y voir qu'un naufrage des principes sacrés, l'auteur célèbre, au contraire, la naissance de la nouvelle source de valeurs en Occident, dont il montre l'ampleur qu'elle a déjà prise dans notre vie privée, sociale et politique.
Si l'on nomme "sacré" ce qui fonde ces valeurs et ce pour quoi l'on est prêt à tout sacrifier, même sa vie, force est de constater la justesse de cette observation : mariage d'inclination, sacralisation des enfants, droits de l'homme, principe de précaution, développement durable, aide humanitaire, ONG caritatives, répression des crimes contre l'humanité, etc. Tout cela, qui nous paraît aller de soi est très récent, historiquement. Y aurait-il donc alors dans l'amour (la compassion ?) un fondement pour une nouvelle morale et surtout (et c'est bien différent) matière à une nouvelle spiritualité laïque ? C'est la thèse de ce remarquable essai philosophique.
Un lourd secret à porter : une origine coréenne au Japon en 1923 ! Un récit poignant et paisible à la fois d'un secret que, par raison, on garde au fond de soi.
Ce qui aujourd'hui encore se voit au Japon, cette "distance" vis-à-vis de la Corée, était en 1923 une haine raciale, pure et dure. Et reconnaître une origine coréenne, une promesse d'échec social. Mariko (née Yonhi) fait le choix de ne pas révéler à qui que ce soit, y inclut ses enfants, qu'elle vient de ce monde honni et que, par chance, au coeur d'un drame, elle est devenue japonaise.
Ce roman touche ici un sujet délicat, celui des zones d'ombres qu'il faut ou non garder dans nos vies privées. A notre époque, où à peu près plus rien n'est privé, la réponse est "on dit tout". Nos origines parentales, nos maladies, nos préférences sexuelles, etc. Est-ce sage ? Mariko dit "non". Bien sûr, se libérer d'un secret est plus léger à porter que l'enfouir et permet de donner lieu au spectacle hypocrite de la "vérité qui triomphe".
L'écriture de ce roman est un plaisir pour le lecteur. Pas d'effet, de main sur le coeur, d'invitation à la compassion, de gémissement. Il aurait pourtant pu y conduire. Tout ici est paisible et déterminé, bien en ligne avec l'image du pays du matin calme. Un régal.
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