"Il n'existe qu'une langue pour exprimer des vérités absolues : la langue de bois"
L'auteur choisit 10 mots du langage courant et nous en dévoile le contenu, tel qu'un chinois de son âge le vit. Expérience révélatrice à la fois du vecteur de culture irremplaçable que sont les mots, mais aussi de leur fragilité lorsqu'on constate l'immense variabilité de leur sens ! On sort de ce livre bien écrit avec une compréhension un peu meilleure de ce fascinant pays.
J'ai le souvenir, lors d'un voyage au Japon, de la mise en garde d'un ami : méfie-toi, disait-il, de ce que ton interlocuteur comprend quand tu parles. Un exemple : une table est pour toi un objet de 70 cm de haut alors que ton interlocuteur comprendra un objet de 30 cm. On ne fait pas la même chose avec ces deux objets...
Ce court roman ressemble à une variation sur le thème du film de Louis Malle, "le feu follet". Une aristocratie bobo, d'une culture sans sagesse, souffrante et hantée par la peur de vieillir et de manquer, vibrionne avec un panache funeste.
Convenons d'abord que JPE écrit bien et que sa documentation paraît solide. Le roman se lit d'un trait et soutient un intérêt sans cesse renouvelé. Les portraits, faits de collages ou inspirés de personnages réels (BHL, Arielle Dombasle, Carla, etc.) sont indiscrets à souhait, mais toujours pondérés, vivants et sans méchanceté. J'admire JPE d'avoir une telle empathie pour des gens aussi divers et contrastés et de s'abstenir de tout jugement sur la manière dont ils conduisent leurs existences. Il faut beaucoup de distance.
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On peut célébrer la mort, le sang, la merde, la violence comme une part avouable de notre être. On peut aussi y plonger sans espoir de salut. Le faut-il ?
C'est cette fascination du rouge presque noir qui anime ce long récit. Il nous plonge dans ce que pourrait être la vie d'un agent de renseignements qui, en raison de ses origines et de son goût propre, prend parti et choisir un camp pour y mener sa guerre.
Aucune véritable intrigue ne soutient cette traversée de l'enfer, rythmée seulement par les gares du chemin de fer que le narrateur emprunte pour le conduire à Rome. Est-ce la démonstration que tous les chemins y conduisent ? En revanche, un parallèle s'établit à chaque instant avec des lieux de mémoire où se sont déroulés les événements décrits. Là, rien ne nous est épargné des moments effroyables, mais aussi parfois chaleureux, que provoquent ces révolutions, ces guerres civiles, tribales, raciales où tout, et surtout le pire, est permis : meurtres, viols, massacres gratuits.
Certes, fascination n'est pas approbation, mais cela y ressemble. Or, il me semble qu'une part de notre difficile sagesse de vivre est justement, tout en restant lucides, de ne pas s'appesantir sur nos faces sombres. Bien entendu, elles sont nombreuses, violentes, prégnantes, mais la liberté consiste à faire des choix. Celui du narrateur est l'exemple même, à mes yeux, de cette absence de sagesse.
Le style est original. L'écriture est structurée comme une pensée se déroule : par sauts, analogies, évocations, retours, associations, comme une nuit d'insomnie. Même si, au début, le lecteur n'en lasse une peu, je reconnais qu'on se laisse assez vite porter par le flot de cette pensée inquiète et au fond, assez désespérée. La grande culture de l'auteur donne de nombreux points d'appui pour traverser ce Styx.
Une fresque humaine tragique que l'on quitte sans regret.
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