"Il n'existe qu'une langue pour exprimer des vérités absolues : la langue de bois"
Ce portrait coloré d'un monstre sacré du Siècle des Lumières mérite tout à fait notre intérêt. Vivant, incisif, il nous entraîne à imaginer une époque où le scepticisme vis-à-vis du pouvoir ou de la religion était une prise de risque qui pouvait encore s'avérer mortelle.
Ce beau livre est une longue méditation, très littéraire, sur le destin et non, comme on peut le croire un moment, une méditation sur la mort. Avec le style et l'érudition de l'auteur.
Il faut se contenter de peu et manquer de curiosité pour se satisfaire d'un homme, projet et objet d'un dieu. Un avant, un après et le tour serait joué ! Un discret hommage à la dignité solitaire de l'athée précise la vanité de cette piste pour l'auteur.
Quignard apporte bien autre chose, à commencer pas cette évidence qu'une part profonde de nous appartient au monde, à ses lois, à son éternité aussi. Il nous dit que cette part enfouie est celle où s'élabore l'harmonie, la beauté, l'accord, la sérénité. Le Tao, penseraient certains. Il nous dit enfin qu'elle est presque inaccessible et que la forme de la vie qu'est l'homme, pour subsister, doit s'engager dans un commerce social qui la masque, au point de la rendre imperceptible.
Alors, il nous invite, non à rejeter cette gangue sociale, mais à ne pas oublier cette présence profonde au monde. Il nous propose quelques pistes pour y parvenir, dont celle d'un usage déterminé de notre liberté, ou d'un évitement des "prescriptions et des terreurs" qu'impose notre vie avec les autres.
Ainsi, peut-être, la mort, incontestablement la fin sans retour de notre vie sociale, n'est-elle plus la fin de tout, puisque cette part éternelle de nous-mêmes était, est et reste au monde. Et nous la partageons avec tous ceux qui, comme nous, l'auront reconnue.
Le style paisible et poétique de Quignard est le seul qui puisse aborder ces rivages. Un livre à lire et surtout relire.
Voici un des romans les plus originaux que j'ai lu depuis longtemps. Deux chroniques s'y croisent avec simplicité et un parfum de vérité surprenant. L'une est celle de la vie d'une famille parisienne à l'époque de la guerre d'Algérie et l'autre, celle de la vie d'émigrés des Pays de l'Est à l'époque du communisme et de leur difficulté à se retrouver dans ce qu'ils sont devenus.
Ces deux chroniques, bien entendu, se croisent sans cesse autour de lieux parisiens qui, pour ceux qui en ont encore le souvenir, sont magnifiquement évoqués. Un Paris qui savait, sans savoir, ce que se passait en Algérie. Un Paris fasciné par un tiers-mondisme béat et culpabilisant, mais qui ne percevait que fort mal le basculement des valeurs historiques de la nation.
Et, de l'autre côté, ces émigrés du pays des rouges, de cette dictature révolutionnaire elle aussi fascinante. Certains la haïssaient parce qu'ils voyaient l'abîme de destruction que cette folie entrainait et d'autres, qui l'avaient trop aimé, s'en mordaient les doigts.
Tout cela est dit simplement, au quotidien, autour d'un bistrot. d'une table d'échec ou de baby-foot et nous touche par ses mille détails justes. Partager ainsi la vie de ces émigrés de l'Est est un superbe cadeau que nous fait JMG.
Nulle thèse, nulle idéologie, mais des faits, des situations bien racontés qui donnent à voir et à penser. Un vrai roman classique de très grande qualité qui se lit sans ennui, en dépit de sa taille considérable !
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