"Il n'existe qu'une langue pour exprimer des vérités absolues : la langue de bois"
Que cette littérature apporte de fraîcheur ! L'auteur a eu une vie riche de contacts avec des hommes exceptionnels, en particulier, mais pas seulement, dans le domaine des sciences physiques et mathématiques. De cette expérience il extrait sa philosophie de vie, sans théoriser, sans passion, sans idéologie. Jamais il n'exploite non plus sa grande notoriété scientifique pour affirmer des "vérités" que ce soit dans son domaine ou en dehors. C'est assez rare pour être noté. Paradoxalement, cette modestie simple donne à ses choix une puissance remarquable.
FD est, bien que physicien théoricien, un homme de l'expérience : "Les grandes avancées scientifiques résultent le plus souvent de nouveaux outils, et non de nouvelles doctrines". Toute son approche manifeste ce pragmatisme ouvert, qui attend de la plongée critique dans les faits observés la source de tout progrès de la compréhension du monde. Son approche prudente des questions que soulève l'évolution climatique en relation avec le carbone en est un bel exemple, comme sa réserve sur toute spéculation et à plus forte raison, toute "vérité".
Conscient de l'inquiétude provoquée par l'usage dévoyé de la science, FD nous propose ses réflexions, toujours aussi pragmatiques sur ce qui fait question : nucléaire, biologie, etc. Il partage nos réserves quand il dit "La puissance militaire ne devrait jamais être confondue avec la vertu morale et les chefs militaires ne devraient jamais se voir confier des armes de destruction massive". Problème toujours aussi actuel et dans lequel il n'hésite pas à souligner la responsabilité des scientifiques.
Ses "portraits" de scientifiques, de pacifistes, de généraux, etc., sont l'occasion de réflexions personnelles qui peu à peu construisent sa vision de la société. Elle le conduit à rejeter tout système, toute philosophie globale, dont il constate qu'ils ferment le monde plutôt qu'ils ne l'ouvrent. Il voit dans les systèmes, les théories physiques qu'un moment de notre compréhension du monde et de sa description, mais rien de "vrai" ni d'absolu. Autant dire que, s'il est tolérant vis-à-vis de la foi religieuse, il n'en est pas pour autant un adepte : "la science porte sur les choses et la théologie sur les mots". Notons, parmi ses portraits, celui de Richard Feynman qui est sans doute un des plus convaincants et des plus riches. Mais il est à noter que son respect pour ces hommes d'exception ne va pas jusqu'à les idéaliser...
Un très beau livre, tout d'intelligence, ce qui ne convient sans doute pas à tous les lecteurs...
On ne peut qu'être séduit par le style magnifique de JMLC. Il nous accompagne tout au long de ces nouvelles, dont les dernières sont sans doute les plus originales.
Peut-être, même, ce beau style dépasse-t-il parfois l'attente du lecteur, particulièrement dans les premières nouvelles où une sobriété de la phrase m'aurait paru plus en adéquation avec l'intrigue.
Mais ce décalage s'estompe en avançant dans le livre, quand plus de rêve, plus d'imagination exotique emplissent les nouvelles, les fantaisies, comme dit l'auteur. Essayez, par exemple de raconter votre vie (rêvée !) d' araignée dans un style de charretier ! La magie disparaîtrait et la dérision s'installerait, ce qui ne serait pas du tout dans le style de JMLC.
Deux des dernières nouvelles (Bonheur et Personne) sont à mon avis, celles qui expriment le mieux ce que JMLC est capable de nous proposer comme voyage subtil hors de l'espace et du temps, dans une coque de déraison, flottant sur un lit de raison, au-delà de toute frontière.
On peut avoir, parfois, le sentiment d'être piégé par la beauté du verbe. Mais, pourquoi pas ?
Comme le canon "Fanfan" qui tire un peu court, il manque à ce livre une issue crédible à son intrigue policière pour atteindre sa cible. Mais, quel voyage intime, vivant, dans le Cadix du début du 19e siècle, assiégé par les troupes de Napoléon !
Evacuons d'abord le point faible. APR nous met l'eau à la bouche, le sang, devrais-je dire, avec une série de meurtres qui paraissent liés aux canonnades des Français. Il n'en sortira pas (et nous non plus) sauf à se contenter d'une pirouette quasi new-age qui ne convaincra personne et laisse un sentiment de trou d'air dans l'imagination de l'auteur.
En revanche, le roman tient par plusieurs aspects remarquables. La marine, ici à voile, est un domaine dont APR sait parler en connaisseur et avec un effet de présence que chaque lecteur ressentira. La vie dans Cadix assiégée, son insouciance, réelle ou feinte, sa vie mondaine, ses rites sociaux et religieux, son économie, sont des sujets traités ici de manière passionnante. N'oublions pas non plus cette plongée dans l'existence peu avenante des troupes, plus ou moins mercenaires et prédatrices et dans les souffrances qu'elles subissent et font subir. J'espère aussi que vous vous réjouirez, comme moi, devant la passion du beau coup de notre capitaine d'artillerie français ! Sans trop partager les angoisses de notre policier espagnol, têtu et fantaisiste et quelque peu intellectuel.
Mais ce qui m'a particulièrement attaché ici est cette constante "fin d'une époque" qui traverse le roman, à l'image des "Buddenbrook" de Thomas Mann. Chacun des personnages se meut dans un monde qui se termine et en ressent l'effet dans sa vie, ses affaires, ses amours. La marine, la guerre, l'économie, le commerce, la vie sociale, le rôle des femmes, la police, les croyances, etc., tout cela est bouleversé et est bouleversant pour ceux qui le subissent. Ce roman se situe en effet au coeur de ce tsunami porté par les idées universalistes des "Lumières" (et les armes) de ce 18e siècle qui vient de se terminer.
Alors, même si, comme moi, vous trouvez ce roman parfois long, traînant, faseyant, devrais-je dire, ne le lâchez pas en route ; il vous récompensera.
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