"Il n'existe qu'une langue pour exprimer des vérités absolues : la langue de bois"
L'auteur a moins de trente ans lorsqu'elle écrit ce roman vif et attachant. Ses qualités lui ont valu le "Goncourt des lycéens" en 2001.
Nous sommes en 1931 en Mandchourie et le Japon, allié d'occasion et impérialiste sous des habits de libérateur, y impose sa loi en attendant de conquérir le reste de la Chine, au mains de Chiang Kai Tchek. La férule japonaise est dure et chacun, occupant ou occupé, cherche à mener sa vie comme il peut et à y préserver un peu d'humanité.
Deux personnages vont alors se rencontrer jusqu'à une fusion dramatique de leurs destins.
Elle est la joueuse de go, jeu où elle excelle, jeune fille mandchoue de seize ans.
Lui, qui la rencontrera devant un go-ban, apprend à l'apprécier et à l'aimer. Union impossible dans son essence, car il est officier japonais. Mais la montée et le dénouement de ce drame nous captivent.
Le style est remarquable de densité, de clarté, construit sur de petites phrases courtes, factuelles, presque dures. Les paragraphes brefs s'enchaînent, où, dans une alternance imperturbable, les deux personnages s'expriment brièvement tour à tour. Une sorte de récitatif à deux voix qui conduit l'action.
Un livre d'une lecture facile et d'un grand charme.
Éditions Grasset 2001
Synge (1871 - 1909) écrit à 36 ans cette pièce étrange qui nécessite un certain déchiffrage.
Il est irlandais, profondément imprégné de ce pays de tradition orale, pleine de légendes, de mythes, celtiques ou prétendant l'être. Ces mythes, entre autres, vénèrent des figures de héros de temps lointains, d'un courage à toute épreuve, presque invincibles. Ces mythes, aux début du siècle sont récupérés en Irlande, pays en opposition à la Grande Bretagne, par le nationalisme ambiant qui frappe d'ailleurs toute l'Europe. Et ces mythes, dans l'esprit populaire, deviennent réalité, passée certes, mais historique.
Or Synge, comme ses amis Wilde et Yeats, n'accepte pas ce mensonge fédérateur et veut le faire comprendre par cette pièce, que l'on peut voir comme un miroir terriblement déformant (réformant ?) de ce monde paysan irlandais en déclin. C'est à une sorte de psychanalyse qu'il invite ses concitoyens en les faisant accéder à la réalité. Les héros de la pièce, tels Christy ou Shawn, se liquéfient devant la réalité, refusent de se battre ou s'enfuient. Synge montre ainsi que le seul héroïsme encore à la portée de ces hommes n'est pas celui de leurs actes, mais un héroïsme de légende, réfugié dans les mots, auquel on peut adhérer car sa lointaine place dans un passé révolu lui évite d'être mis à l'épreuve du réel, d'aujourd'hui.
Un personnage, Pegeen, qui aime un de ces "héros de théâtre" préférera sacrifier son amour à sa dignité, le jour où elle aura compris que ce héros n'en est pas un. Pour la petite histoire, d'ailleurs, elle en repoussera deux.
Synge aime son pays et il le connaît bien. Son style est celui des phrases de ces paysans qu'il cherche à ramener sur terre, ce que la traduction efface un peu. La pièce fut un scandale à sa première car les antihéros de Synge faisaient horreur à ceux qui confondaient mythes et réalité irlandais, c'est à dire une vaste majorité de ses contemporains. Et même si ce sujet nous concerne au fond assez peu de nos jours, il me semble cependant que ce livre doit être lu, non seulement par ce qu'il bien écrit et bien structuré, mais aussi parce qu'il est un magnifique exemple du rôle que peuvent jouer les écrivains, sans violence ni idéologie, pour accompagner leur peuple dans son éveil.
Éditions La Délirante (1974)
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